Micro (drôlement) ouvert : Nova recrute son nouveau chroniqueur à l’Européen

Juliette Follin 27/04/2026

Radio Nova vient d’achever sa quête de nouveau chroniqueur en partenariat avec le festival Drôlement bien. Ces derniers mois, ils ont lancé un appel à candidatures et tranché parmi 350 propositions. L’objectif de Micro (drôlement) ouvert ? Départager les prétendants sur la base d’un passage sur scène et d’une chronique de 2 minutes 30. Une première sélection de professionnels a réduit le chiffre de 350 talents à 10 demi-finalistes.

La demi-finale à l’Européen, chapeautée par Waly Dia le 9 avril dernier, a réduit ce chiffre de moitié. Le 23 avril, les cinq prétendants survivants revenaient à Place de Clichy pour connaître l’identité de l’heureux élu.

Deux jurys de professionnels d’élite pour choisir un nouveau chroniqueur sur Radio Nova

Notez que dans les deux soirées à l’Européen, un jury de professionnels départageait les artistes. Précisons aussi que ce jury n’était pas le même d’une soirée sur l’autre. À chaque fois, néanmoins, les jurés étaient de grande qualité. Il aurait été difficile d’offrir un panel plus complémentaire parmi ces personnes très établies.

On y retrouvait des figures de comedy clubs, de productions historiques et émergentes, des diffuseurs, des metteurs en scène, etc. Le jury de la demi-finale, malgré sa relative connexion au terrain, n’a conservé qu’une seule femme en finale. Pourtant, la sélection des 10 était quasiment paritaire (60/40). Les choix collectifs sans concertation sont sans doute à déplorer, comme cela a été le cas aux Auguste. Soulignons la transparence dans la communication autour des jurys et du processus de sélection, néanmoins.

Les jurés de la demi-finale : Raphaël Kammoun, Kévin Razy, Juliette Rime, Jean-Philippe Bouchard, Émilie Kindinis, Marie-Philippine Perrin, Benjamin Demay et Hamid Asseila
Les jurés de la finale : Aslem Smida, Quentin Bresson, Thierno Thioune, Fanny Jourdan, Benjamin Guinois, Sophie Hazebroucq, Bénédicte Lecoq et Hamid Asseila

Laurie Peret devait présenter cette deuxième soirée, mais à la dernière minute, Richard Sabak est venu à la rescousse de l’équipe pour la suppléer. C’est un choix idéal pour ce type de soirée car il a toujours le mot juste pour rappeler que la place du premier est ingrate, qu’il faut être équitable et donner de la force dès les premières minutes.

Le contexte étant posé, j’ai à cœur de vous livrer une analyse de la détection des talents et de prendre de la hauteur. En effet, la portée symbolique, voire philosophique, de ce tremplin radiophonique et scénique offrait un cas d’école essentiel pour comprendre ce qui se trame dans ces soirées parfois décisives.

Choisir, c’est renoncer : au-delà de la subjectivité, la quête d’une zone de confort professionnelle freine-t-elle l’originalité artistique ?

D’une part, même avec une expertise et un vrai regard artistique, les mêmes effets se font ressentir et la sélection laissera quoi qu’il arrive un goût amer. Tout a commencé dès la première phase de sélection, laissant sur le carreau 340 propositions. À en juger cette vidéo Instagram résumant les délibérations, cette sélection est le fruit d’échanges avec Fanny de la Croix, Hamid Asseila (organisateurs du tremplin), Perrine Blondel, Mélissa Rojo (la Petite Loge) et du programmateur du Sacré Comédie, Noam. Pas n’importe qui, donc !

Parmi les recalés, pourtant, j’ai eu la confirmation de candidatures de chroniqueurs et chroniqueuses d’une maison qui a depuis longtemps nourri les rangs des scènes et radios françaises : Couleur 3. Certes, leur exposition existe, mais elle demeure locale tant qu’ils n’investissent pas la capitale… Pensée aux artistes belges et suisses qui le déplorent depuis des décennies !

Pour les Suisses, l’Européen n’a donc pas accueilli des personnes expérimentées. Certains de ces artistes disposent d’un ou plusieurs spectacles marquants. Pour tous ces romands, ils font état d’une singularité et une vraie personnalité artistique. Je vous laisse imaginer le niveau des personnes mises sur la touche dont j’ignore l’identité… Je suis quoi qu’il en soit ouverte à publier, si les membres de la sélection le souhaitent, leurs ressentis pour compléter cet article.

Sacrificiel : quand retourner la salle ne suffit pas, ou pourquoi la mixité est atteignable sans discrimination positive

La demi-finale a écarté Alba Lezka, Chloé Drouet, Dony London, Emma de Foucaud et Maoulé. Les absents ayant toujours tort, je ne peux pas émettre d’analyse précise sur ces choix. J’ai néanmoins appris d’une observatrice présente qu’Alba avait fait preuve d’originalité. Cependant, son niveau de jeu était encore trop en-deçà de la compétition.

Maoulé semblait aussi moins percutant que d’autres dans sa proposition ce soir-là selon elle. Dommage, tant son beau parcours en festival raconté par Jihef dans son podcast, aurait pu le propulser plus loin.

Un artiste m’a aussi confié qu’Emma de Foucaud a retourné la salle. Qu’aurait-elle pu faire de plus pour décrocher un ticket pour la finale ? Consolons-nous, néanmoins. Les pointages du dimanche (que vous suivez peut-être sur les réseaux d’Emma) témoignent d’une vraie progression de carrière au niveau national.

Quant à Chloé Drouet, on était tous un peu tristes. En effet, son positionnement artistique est clair. C’est une artiste méritante et j’irai la voir en spectacle pour juger sur pièces très prochainement.

Enfin, on n’a pas évoqué Dony London. Je l’avais découvert sans grande conviction aux Fous rires de Bordeaux. Un tremplin découvertes remporté par Ghislain Blique en 2023. La progression de Dony est sans doute intéressante s’il a survécu à la première sélection. Ne l’ayant jamais revu sur scène, je remettrai ce jugement à plus tard.

La malédiction du déjà vu : vaut-il mieux être le fils spirituel de Thomas VDB, suivre scolairement les attendus des pros ou développer sa singularité en toutes circonstances ?

Avec tout cela, vous l’avez deviné. J’étais sur les starting blocks lors de la finale. Il fallait que je comprenne, que j’essaie de démêler les nœuds de cette intrigue aussi dramatique qu’habituelle.

Premier constat : tous les artistes présents à la finale ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Comparer la sélection de 5 personnes à une scène humoristique dont il est impossible de dresser la synthèse est forcément défavorable. Et ce même en faisant intervenir les pros les plus calés du secteur. Comme l’a dit le vainqueur, presque désolé d’être le dernier survivant, tout le monde était bon.

Objectivement, il était difficile de trancher parmi ce panel. Surtout que chez Nova, les artistes déjà présents témoignent de la vitalité de la scène humoristique actuelle. Plusieurs styles d’humour, des personnalités variées… L’ouverture est de mise. En de pareils cas, tout est une question de perspective.

En quête d’originalité comique

À mon sens, les artistes les plus originaux de la soirée étaient Ghislain Blique et Morgan Poitrot. Ghislain était le plus brut et pur des stand-uppers en lice. Sa chronique un peu méta était à son image. Il n’a pas cherché à rentrer dans une case, préférant l’authenticité et l’affirmation de son style scénique. En étant pleinement lui-même, il a marqué les esprits.

Les professionnels ont peut-être eu du mal à se projeter dans sa capacité de renouvellement… Mais on parle d’une place de chroniqueur sur Nova. C’est un tremplin d’apprentissage du métier où les places déjà prises le sont par des artistes en développement, au niveau déjà hétérogène.

Morgan Poitrot avait un angle que je n’ai pas encore entendu. Être hétérosexuel alors que son look semble indiquer tout autre chose. Albert Chinet aurait pu le faire, et je ne suis pas sûre qu’il explore cet angle. Si sa prestation semblait légèrement moins marquante que celle de ses pairs, il était meilleur dans l’exploitation de son originalité. Son ascension future risque donc de valoir le détour. Et ça se passe à la Petite Loge (toujours un bon point !).

Quand la détermination et la progression ne suffisent pas pour sortir vainqueur

Ameziane et Charlotte Deslions ont déjà su séduire les pros dans des tremplins comme le Printemps du rire à Toulouse. À l’Européen, ils amenaient une détermination sans faille. Ces deux-là ne lâchent rien. Ils ont pour point commun de m’avoir guère plu à leurs tous débuts. Néanmoins, leur potentiel avait suffisamment séduit les pros. Ils ont ainsi pu se développer dans des conditions améliorées.

Le résultat a été spectaculaire car leur niveau de jeu est désormais décuplé. Peut-être étaient-ils un peu trop scolaires à l’Européen, néanmoins. En effet, malgré leur progression remarquée, ils évoluaient dans un registre où on les attendait. Sans doute pour plaire aux pros ? Pour faire rire dans la durée, il faut savoir aussi surprendre le public.

Aborder les déficits de représentativité sur scène : un parti-pris essentiel, mais qui peut desservir à l’instant T

Tous les deux ont aussi commis un impair… Même si Charlotte Deslions l’a fait de manière élégante et a emporté le public avec elle. Charlotte a très justement pointé ce qui nous désolait tous : qu’elle soit la seule représentante féminine de la soirée. Face aux professionnels, qui représentent malgré eux l’institution et la solidité d’un certain statu quo, c’est sans doute se saborder.

Ameziane, pour sa part, n’a pas fait dans la dentelle. Après un passage où il a donné de la voix, quitte à hurler pour qu’on l’entende jusqu’à l’extérieur de la salle, il a ponctué sa chronique avec un appel du pied au jury. Il rappelait qu’il était le seul non blanc, non hétérosexuel de la soirée. Ce faisant, il était sans doute le seul choix possible (à ses yeux) pour clore cette soirée.

Dans une industrie qui peine à soutenir une scène diversifiée, le message mérite d’être martelé. Comme dans d’autres industries, le biais du survivant masque de nombreux talents. Or dans une soirée comme celle de Radio Nova et le festival Drôlement bien, qui font plus le job qu’ailleurs, cela ne se justifiait pas. Dans les récits portés dans la soirée, Morgan Poitrot abordait la masculinité avec un angle actuel et peu dominant. Vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué revient à brûler des étapes essentielles dans son développement artistique.

Jordan Cado grand vainqueur de Micro (drôlement) ouvert : à lui de saisir l’opportunité de développer sa singularité

Malgré tout, les appels du pied maladroits ne scellaient en rien le sort des artistes ce soir-là. Jordan Cado, également remarqué au Printemps du rire en 2025, avait une arme fatale dans sa besace. Une ressemblance troublante avec Thomas VDB, qu’il décrivait comme le GOAT sur le site « Stand-up du peuple ». Légèrement sur le physique et le langage corporel, énormément sur le rythme, la prosodie et le texte. Après les enfants spirituels de Blanche Gardin et de Paul Mirabel, voici une filiation somme toute valide pour les pros. En plus, Sophie Hazebroucq, directrice chez Ruq Spectacles et présente dans le jury final, produit Thomas VDB.

C’était perturbant à regarder, car la performance était quelque part originale et touchait le public en plein cœur. Les acclamations ne trompent jamais dans les tremplins : elles témoignent d’une exécution parfaite, d’un momentum. Malgré cela, ce quasi-clonage comique, sans doute involontaire, m’a instantanément braquée.

Fanny de la Croix et Hamid Asseila ont accompli un travail phénoménal. De l’organisation du tremplin au regroupement de ce panel de professionnels, tout était au top. Je n’ai jamais rien vu de tel et j’admire profondément leur travail, depuis des années pour Fanny. Ils sont les fers de lance de la modernisation des festivals d’humour en France (Bordeaux, Besançon, Lyon…). Il est clairement difficile de faire éclore la proposition la plus originale. Même avec tous les ingrédients réunis, il y a matière à débat !

Quand la grille fermée de l’Européen rompt le lien de l’après-spectacle

En fin de soirée, j’aurais aimé échanger pour continuer à comprendre le cheminement des pros. Leur demander s’ils avaient remarqué la ressemblance avec Thomas VDB. Estimaient-ils qu’il y a de la place pour une filiation comique ?

Blanche, Paul, Thomas : leur identité artistique signature mérite peut-être de se décliner chez leurs successeurs… Comme celle d’un Monsieur Fraize et d’un Jean-Philippe de Tinguy qui coexistaient dans le même espace-temps. Avec néanmoins des nuances qui leur permettent de développer des publics distincts.

La conversation s’avérait impossible : tout le monde semblait retranché en loges. Également, la sécurité a rapidement fermé le théâtre. On a rarement vu une allégorie aussi juste de la difficulté d’atteindre les professionnels, que vous soyez artiste ou autre.

Pour autant, j’ai apprécié la simplicité de Jordan Cado. Ainsi, je suis persuadée que cette opportunité d’évoluer chez Nova fera perdurer l’héritage d’une forme d’humour assez rare. Et ce tout en lui offrant un espace pour distinguer son aura de celle de Thomas VDB.

Après les artistes de la nouvelle génération, quid de l’ADN des nouvelles productions ?

Pour conclure ce papier, j’aimerais vous partager ceci. Benjamin Guinois, à la tête de Mic Drop Production, développe un regard intéressant sur le développement des artistes. Il rappelle régulièrement que les artistes indépendants, qui voulaient faire l’impasse d’un accompagnement, reviennent en arrière et comprennent l’apport des productions nouvelle génération.

Sa présence dans le jury et son travail pour faire émerger des Umut Köker ou Élodie Arnould : tout ceci est rassurant. Quand on se sent éloigné de ce cirque, on peut s’estimer lésé et craindre qu’il s’agisse de paroles en l’air.

En tant qu’artiste ou qu’observateur, nous savons néanmoins ce qu’il faut faire. En l’espèce, continuer à défendre ce qui nous tient à cœur. Avec la même rigueur et passion qu’au premier jour, dans une fuite perpétuelle de l’aigreur et du ressentiment. Même si le milieu nous y pousse fortement, bien entendu.

Une soirée stimulante pour mieux comprendre les dynamiques du secteur

Cette soirée a énergisé mon regard et nourri des interrogations que je souhaite transformer en positif. Et en encouragements pour les artistes à toujours être original. Car cette soirée, comme tous les tremplins, n’est pas un point final. Si ça n’a pas payé à l’instant T, ça le fera demain (cf. vidéo ci-dessous). À ce titre, on attend avec impatience le retour du Gong show ! Mais c’est un autre sujet…

Ceux qui m’animent aujourd’hui sont plus que 5 ou 10 prétendants à une carrière comique. Je suis certaine que c’est le cas de nombreux pros présents à l’Européen, d’ailleurs. Raconter leurs histoires est donc plus que jamais essentiel. À vous, artistes, de les écrire. Car le véritable obstacle, c’est aussi que ces producteurs s’improvisent en McGyver dans un climat culturel aussi dynamique qu’exsangue. On ne peut pas attendre tout d’eux, malgré leurs prises de paroles enthousiasmantes et la passion qui les porte. Surtout pour l’humour, en quête de reconnaissance institutionnelle malgré son potentiel de rentabilité.

J’espère vivement que cette prise de hauteur a rendu justice à cette soirée et mis en perspective des choix artistiques. Et que cela permettra de faire bouger les lignes ?

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