Drôles de Suisses : un documentaire incomplet, mais qui vaut le détour

Juliette Follin 07/02/2022

Début janvier, la RTS diffusait un documentaire, conçu avec la participation de Comédie+. Intitulé « Drôles de Suisses », il relate l’ascension de certains humoristes suisses en France… mais pas que. L’occasion est parfaite pour vous en livrer une analyse !

Après le spectacle d’Adrien Montowski, l’une des amies de la première partie du soir (Amandine Lourdel) m’interroge sur mon travail. Je commence ainsi : « c’est vrai que, comme je suis près de Paris, c’est surtout la scène parisienne que je suis ». Mais très vite, je m’interromps, consciente de mon erreur :

— Je dis n’importe quoi ! Je suis énormément la scène suisse !

— La Suisse ? Il y a des humoristes là-bas ?

Mon interlocutrice est belge, et si elle reconnaît l’existence d’humoristes en Belgique, la simple idée qu’on puisse être drôle dans les prairies et les montagnes la scie. Et quelque part, il n’y a rien d’étonnant à cela. Quand j’ai commencé à découvrir la Suisse à travers l’humour, j’étais choquée de me rendre compte à quel point je connaissais mal ce pays. Suivre ses artistes m’a fait comprendre la rivalité bon enfant entre la Suisses alémanique et romande. Je ferai l’impasse sur l’équation macabre qui imagine qu’humour Suisse = Montreux… Cette contrée que les Français investissent pour un gala sur France 2, pour naître médiatiquement et, malheureusement parfois, pour véhiculer des clichés éculés sur une Suisse qu’ils ne connaissent pas…

« Drôles de Suisses » : l’humour en Suisse comme si vous y étiez ?

Sur la RTS, une forme de progressisme rigoureux fleurit sur les ondes. Les papiers sont étayés et font bloc face au conservatisme de cette société (si j’en crois la lecture de cet article). La culture de la comédie, brillamment insufflée par Valérie Paccaud dans les Bras Cassés, fait la part belle à l’écriture. L’exigence de cette fan d’humour British, entre autres, remonte le niveau depuis des années. Si j’en parle plus que l’humour belge ou québécois (là, ce n’est plus des lacunes que j’ai, mais des œillères), c’est parce que je m’y retrouve davantage. Plutôt que garder pour moi cette richesse, vu que je semble la comprendre, j’en profite donc pour vous l’apporter de la manière qui me semble la plus fidèle possible. Même de loin.

Revenons à ma discussion. Me vient immédiatement à l’esprit le documentaire que j’ai vu début janvier sur la Radio Télévision Suisse (RTS). Ne cherchez pas à le voir si vous êtes en France : « La RTS ne dispose pas des droits de diffusion en dehors de la Suisse. » #VPN. Dans ce documentaire, les humoristes français commentent et adoubent presque les Suisses les uns après les autres.

Cette perspective franco-française est d’autant plus tronquée qu’elle met en lumière les humoristes de stand-up. Lors du visionnage, l’attente se mue en impatience et en colère habituelle. Non seulement, les humoristes Yann Marguet, Blaise Bersinger ou encore Yacine Nemra (liste non exhaustive !) ne sont pas cités… Mais en plus, des personnes qui ne sont pas humoristes viennent s’incruster.

« Drôles de Suisses » : attention au hors sujet !

Matthieu Noël est, selon sa fiche Wikipédia, « journaliste, chroniqueur et écrivain français ». Donc pas humoriste (je fais la distinction entre les deux métiers, et puis le mot n’apparaît pas). Formé à l’IEP de Paris, il évolue principalement dans les médias français (France 5, Europe 1). Le documentaire lui offre cinq minutes sous les projecteurs, témoignages de Stéphane Bern et Alessandra Sublet à l’appui. Je n’ai rien à ajouter, tout est dit.

En prime, le documentaire « Drôles de Suisses » est construit d’une manière un peu particulière, avec de nombreux parti-pris qui tronquent la réalité du terrain. La France, cet eldorado, a le pouvoir de vie ou de mort sur l’existence de votre carrière, apparemment. Comme s’il n’était pas aussi noble de faire rire localement… Heureusement, le documentaire inclut légitimement Nathanaël Rochat, même si la réalisation semble plus hypnotisée par le bleu de ses yeux que par son aura scénique.

Et même si Alex Vizorek parle d’humour trop ancré localement pour espérer exister hors les frontières. L’extrait qui suit est un passage de Nathanaël Rochat sur les sextoys. Apparemment, Rosa Bursztein ou encore Camille Lorente sont suisses et n’ont pas leur place à Paris ? Peut-être que Nathanaël serait le bienvenu s’il avait un code promo à partager dans un vlog ou un podcast ? Ce sophisme me semble tiré par les cheveux… Surtout quand on écoute l’une de ses chroniques de janvier 2022 sur les ondes suisses :

D’autant plus qu’à mon sens, Nathanaël Rochat est le père spirituel de… Ghislain Blique ! Cette simple idée me rassure : il existe des contrées où des humoristes comme lui sont jugés comme des tauliers, des patrons du rire. Décidément, vive la Suisse…

Le complexe du petit frère

De l’aveu des humoristes belges et suisses, un complexe existe vis-à-vis des voisins français. Fonctionner à Paris représente un rêve, même si, comme le narre si justement Charles Nouveau, le rêve sent un peu la pisse. Charles Nouveau, l’humoriste que je dois remercier plus que quiconque, car c’est lui qui m’a mené à toute cette richesse artistique.

À mon sens, le documentaire ne livre pas une image fidèle de l’humour suisse telle que Charles m’a permis de le découvrir. La plume d’un Philippe Battaglia, la sensualité vocale d’une Victoria Turrian ou d’un Albert Chinet, l’engagement d’une Marie Riley… Je ne cite ici que quelques chroniqueurs moins en vue, bien sûr. En effet, la meilleure manière de découvrir l’humour suisse sous toutes ses formes, c’est de le consommer à la source.

Oh mon Dieu, Gaspard Proust est Suisse ?!

Faire venir Panayotis et Roman Frayssinet pour qu’ils confessent ne pas savoir que Gaspard Proust est suisse… On en revient à mon anecdote initiale : mon interlocutrice belge ne savait pas que Gaspard Proust l’est (entre mille autres nationalités !). J’aimerais faire confiance à Comédie+ pour mettre en avant toutes les subtilités que j’ai eu la chance de glaner. Cette tentative maladroite de rendre les Suisses attractifs à Paris reste une très bonne nouvelle. Et malgré ces approximations, les portraits de Marina Rollman (de ses débuts à l’Olympia), Alexandre Kominek ou encore Thomas Wiesel sont d’une richesse rare.

Mais comme souvent, le temps médiatique a un train de retard sur le temps scénique. Il est sans doute temps pour vous pour emprunter un TGV Lyria, même si ça vous coûtera un rein si vous vous y prenez à la dernière minute (comme tous les TGV d’ailleurs). Mais les paysages valent le détour, tout comme les humoristes locaux aussi. Sinon, vous avez toujours la radio Couleur 3 : c’est gratuit, accessible depuis la France, et pour nous, il n’y a pas la redevance à payer !

Crédits photo

Compilation de captures d’écran du documentaire « Drôles de Suisses » © JETLAG TV / RTS

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