Fermeture du One More : une page se tourne

Juliette 27/01/2019

Depuis quelques semaines, la nouvelle se propage : la fermeture du One More peut bouleverser le paysage des plateaux d’humour. Le dernier One More Joke dans ce lieu se tiendra le 31 janvier 2019. L’occasion d’inviter 40 humoristes qui joueront 3 minutes pour dire au revoir à la rue de la Folie Méricourt. Prochaine étape : le Grand Rex, puis la reprise du plateau quelque part… Où ? Mystère…

Fermeture du One More : ouverture de la boîte à souvenirs

Vous avez sûrement des souvenirs au One More si vous allez voir du stand-up à Paris. Je serai ravie de les lire dans les commentaires, si ça vous branche de contribuer 😉

Pour ma part, le temps me manque aujourd’hui. Je les ai rédigés à la va-vite sur Facebook, et au moment d’appuyer sur le bouton Publier, le statut a disparu. Heureusement, grâce à un défi nommé NaNoWriMo, j’avais commencé à écrire quelque chose de plus long en novembre, mais je n’ai pas continué.

Je voulais parler avec plus d’intimité (oui, c’est possible, étrangement) de mon expérience au contact des jeunes humoristes. Et je commençais par évoquer ma rencontre avec Thomas Wiesel au One More Joke… Autant vous le transmettre, vu que ce moment de fermeture du One More est exceptionnel !

One More Joke : j’y vais, j’y vais pas ?

C’est l’heure de partir. J’enfile lentement mon manteau, je visse mon casque sur mes oreilles. Un « bonne soirée, à demain » plus tard, je prends congé de mes collègues du jour. La nuit tombée, je m’engouffre dans la rue. Je remonte la rue du Grand Rex. C’est le moment de prendre ma décision : rentrer chez moi pour me reposer après deux soirées passées à l’extérieur ou enchaîner sur un plateau d’humour.

La perspective d’un repas cuisiné par mes soins et d’une soirée au calme m’attire fortement. Je pense aussi à l’importance de « profiter de sa jeunesse », mantra qu’on aime se rappeler quand on passe trop de temps sur Netflix, MyCanal ou autres marchands de divertissements modernes.

J’écarte pourtant ce choix raisonnable. Ce soir, l’humoriste suisse Thomas Wiesel joue au One More Joke. Ce plateau d’humour, toujours bondé, commence même à devenir tendance chez les journalistes de télévision. Encore une fois, cette perspective me refroidit un peu. Je privilégie les ambiances cosy aux lieux où il faut être. Mais pour Thomas Wiesel, vais-je me forcer un peu ?

A nos actes manqués

L’année passée, je l’ai manqué. Il jouait son spectacle au Point Virgule pendant les fêtes de Noël. Mon sens de la famille justifiait mon absence à Paris, je devais renoncer. Une dizaine de mois plus tard, le destin m’offre une deuxième chance. Je trouve enfin l’argument qui me fait chavirer. « Pour Blaise Bersinger, oserais-tu vraiment passer ton chemin ? »

Blaise Bersinger est lui aussi un humoriste suisse. Jusqu’ici, je ne l’ai jamais vu arpenter la capitale française. J’aime son humour absurde et la connivence que cela crée entre lui et moi, l’un des membres de son public. J’aime tenter de comprendre ce qui provoque l’hilarité d’un public hébété par tant d’originalité dans le non-sens. C’est décidé : je me rends donc au One More Joke.

Je n’aime pas Oberkampf, mais sans raison

Je m’engouffre dans le métro et prends une ligne qui m’est moins habituelle. Direction le quartier d’Oberkampf. Je m’y suis toujours sentie mal à l’aise. Je ne sais trop pourquoi : ces rues étroites semblent toujours mener au mauvais endroit. Ces petites boutiques champêtres donnent l’illusion aux riverains qu’ils vivent dans un village. J’imagine cette population férue de produits bio s’extasier devant des anciens collègues partis élever des chèvres en Ardèche. Un soir, j’ai croisé le type d’Osons Causer dans la rue du One More Joke, avec une baguette sous le bras.

Le malaise se renforce : avec ses yeux de biche, les mêmes que Mouloud Achour qui parle d’un sujet de société sur un plateau télé, il tente de convaincre son public que ses opinions politiques sont les meilleures. Il confond pédagogie et idéologie, et je le trouve dangereux.

Pas Mouloud Achour, bien entendu, même si la rhétorique est la même. Passons : l’idée est surtout de comprendre ce malaise qui m’anime toujours à Oberkampf. Malaise qui fait écho à celui de Thomas Wiesel, toujours un peu gêné lors de ses escales parisiennes.

Les blogueurs ont aussi une back story

J’arrive sur les lieux bien avant l’heure prévue, cherchant un endroit où manger quelque chose sans me sentir bête. La peur du regard des autres ou mon malaise auto-créé sur Oberkampf annihilent mes efforts de repas gastronomique. Je me retrouve à faire la queue au Franprix de la rue Folie-Méricourt pour acheter un bagel industriel et une barre de chocolat Lindt. J’espère qu’aucun humoriste n’aura l’idée saugrenue de débouler de ce côté-ci et me surprendre dans un moment aussi terre-à-terre.

Rien à signaler. Je termine ce repas succulent avant de me diriger vers le bar. Je commande un jus de pomme, puisque je ne bois pas d’alcool et qu’il faut « consommer » lors d’un plateau d’humour. J’attends un peu, guettant l’arrivée d’un humoriste avec empressement. Celui qui arrive en premier ne joue pas. C’est Fred Cham, l’un des garçons les plus généreux du microcosme du stand-up. Il en fait peu, jongle entre plusieurs « projets créatifs » pour gagner sa vie et aide ses amis les plus proches.

Il est ami de longue date avec Joseph Roussin. Ces deux-là partagent une passion ardente : la bande-dessinée. Ne vous fiez pas à leur air mal assuré, ils sont capables de nombreux traits d’humour. Et, au final, ils sont comme des poissons dans l’eau, bien plus aptes à évoluer dans des lieux comme celui-ci que moi.

Justement, je croise d’autres humoristes qui m’adressent la parole différemment. Certe Mathurin, qui gère le plateau depuis le début, me salue chaleureusement. Je suis toujours un peu méfiante face à des gens comme lui, qui semblent manier un charisme de l’au-delà. J’essaie de lui rendre la même énergie, alors qu’il est déjà loin. C’est bien simple : il court partout, soucieux que la soirée se passe pour le mieux.

Socialiser dans les plateaux

Un peu plus tard, je me retrouve en face de deux inséparables, Louis Dubourg et Paul Dechavanne. Louis Dubourg est un passionné de stand-up qui apporte avec lui une volonté d’être au centre du jeu. Il fait autant preuve de modestie que d’égocentrisme – pas dans le mauvais sens du terme. Son ambition est palpable : les autres humoristes adorent la singer. Avec Paul, ils se comprennent. Ils font partie d’une petite bande qui me semble inaccessible, même si je n’ai pas résolu cette énigme. Peu importe, j’essaie de les saluer cordialement. Sans surprise, Paul me regarde à peine, cela fait partie de sa personnalité énigmatique.

Cette introversion, c’est sa marque de fabrique. Parfois, cela m’attriste parce que j’aimerais bien comprendre comment il fonctionne. À l’inverse, j’ai toujours respecté cette volonté d’être fermé quand on le souhaite. C’est une forme de liberté d’être soi, de ne pas céder au chantage de bien s’entendre avec tout le monde. Pour cette raison, j’ai paradoxalement beaucoup d’estime pour Paul. L’estime de ceux qui veulent, peut-être, désespérément entrer en contact.

À force de passer mes soirées dans des plateaux d’humour, je finis par reconnaître les habitués. Parmi eux, Céline et son rire reconnaissable parmi mille. On discute longuement, parce que les plateaux ne commencent jamais à l’heure. Le One More Joke n’accuse pas un grand retard, cela dit. Ils attendent juste le premier de la soirée.

Haroun est là, forcément

Le One More Joke commence avec une tête d’affiche : Haroun. Cet humoriste a déjà été chroniqueur pour la télévision. Les médias se l’arrachent, aiment bien écrire des articles « portraits » où ils rappellent avec un trémolo dans la plume qu’il conserve ses origines secrètes. Il faut dire que dans le milieu du stand-up, les origines arrivent souvent dans les premières blagues sur scène. Haroun s’en fiche : il trace sa route avec beaucoup d’humilité et d’indépendance.

Je ne sais pas trop comment j’ai gagné le respect d’Haroun. Sa sympathie est naturelle, donc je ne sautille pas frénétiquement à cette idée. Je vous mentirais si je vous disais que cela ne me fait rien. Au contraire : c’est essentiel. Mon moteur, c’est de côtoyer des gens comme lui et d’essayer de leur parler d’égal à égal.

J’ai ce besoin viscéral d’exister à travers certains puissants, et avec les comiques, cela devient possible. Il sait ce que je fais dans la vie, il m’a confié m’avoir vu dans la rue la veille, lorsque je quittais un plateau d’humour et qu’il arrivait pour y jouer. C’est sa vie : jongler entre son spectacle régulier et tester dans les petites salles. Mon ego n’en peut plus quand Haroun me demande de garder son sac le temps de son passage. J’ai peur que le type devant moi renverse sa bière dessus, et je ne le quitte pas des yeux pendant la dizaine de minutes réglementaire.

Cible verrouillée

Celui que je ne quitterais pas des yeux ensuite, c’est Thomas Wiesel. Les humoristes de Paris l’aiment bien. Fred Cham m’a confié, en début de soirée, qu’il a joué sur les mêmes scènes que lui avant qu’il soit connu. Il ajoute : « en Suisse ». Là-bas, Thomas Wiesel animait un talk-show sur la première chaîne publique de la télévision suisse romande, la RTS pour les intimes. Maintenant, Blaise a pris le pouvoir et c’est toujours aussi bon. Ce service public-là a du goût pour les humoristes. Peut-être, aussi, que leur nombre est si faible qu’ils sortent immédiatement du lot.

Ne vous y méprenez pas : leur niveau est très bon pour de jeunes humoristes. D’ailleurs, un humoriste suisse qui monte à Paris finit plus ou moins à toujours cartonner : Gaspard Proust et Marina Rollman en sont des exemples imparables.

Pour l’heure, Thomas Wiesel ne peut pas me reconnaître. Notre seul échange était virtuel et lointain. J’ai écrit un article élogieux sur les talk-shows suisses, arguant qu’il s’agit des meilleurs au monde. Bien sûr, la subjectivité apparaît dans ce papier. Néanmoins, j’ai mis un point d’honneur à argumenter et analyser ce format télévisuel. En remerciement, Thomas Wiesel a relayé l’information avec un tweet tout aussi chaleureux que le papier, quasiment gêné des compliments énoncés.

Après l’entracte…

J’apprends qu’il jouera en deuxième partie de soirée. Le One More Joke est toujours coupé en deux. La soirée est rythmée et sa cadence soutenue permet de caser davantage d’humoristes malgré un entracte. Ce soir-là, le deuxième humoriste non annoncé n’est autre que Gad Elmaleh. Les habitués savent qu’il passe de temps en temps. Jusqu’ici, je l’avais toujours manqué. Parfois, je sentais qu’il viendrait, et je me résignais à la dernière minute. J’étais à la fois déçue et loin d’être triste – ce qui est paradoxal, j’en conviens – de le manquer. Juste une pointe d’amertume de louper certains grands moments.

Mon plaisir coupable, c’est de pointer les défauts des têtes d’affiche. Je suis câblée différemment, ou alors trop bercée par une chrétienté non assumée, de celle qui préfère Petit Poucet aux puissants de ce monde. Gad Elmaleh monte sur scène et, comme on dit dans le jargon, « fait du test ». Signification : teste des nouvelles blagues pour la première fois, sans trop les avoir travaillées et sans trop savoir si c’est drôle. Parfois, je ris. À d’autres moments, je lève les yeux au ciel. Je trouve que Gad a le même défaut que Kev Adams, à savoir aborder des thèmes consensuels. Tel est le propre de l’humour universel. Bref, je n’accroche pas et j’espère que l’entracte arrivera vite…

Une pause s’impose

Lorsqu’elle finit par arriver, je sais exactement où est Thomas Wiesel. J’attends avec impatience ce moment où je vais pouvoir me présenter. Je suis aussi terrifiée de briser la glace. J’ai beau l’avoir fait cent fois, je reste intimidée. Je décide de m’entraîner sur une autre humoriste qui ne me connaît pas encore, Doully. Le public l’adore et rit de bon cœur. Ils ne la connaissent pas forcément, mais elle a une capacité assez inouïe de captiver l’auditoire en un temps record. Je m’incline et je lui dis que je parlerai bientôt d’elle sur mon site spécialisé dans l’humour. Je m’en veux pour ce petit mensonge, mais si elle continue sur sa lancée, je vais trouver le temps de le faire pour de vrai.

Test positif : elle semble heureuse de mon initiative et m’encourage dans ma prise de parole maladroite à l’aide de hochements de tête enthousiastes. Je la libère de mon interaction sociale et j’attends la fin de l’entracte. Je pourrais bien aborder Thomas, mais la musique est trop forte. Le moment doit être parfait. Et, dans le même temps, je préfère ne pas l’embêter avant de jouer. Comme je ne le connais pas, je ne sais pas dans quel état d’esprit il se trouve. Je sais qu’il est introverti et qu’il cohabite avec un stress certain avant de se jeter dans la fosse aux lions. En plus, je connais son mode opératoire : il prend des notes avant d’y aller pour parler d’anecdotes de la soirée. Inconsciemment, donc, je cherche à éviter la lumière.

Faire mieux qu’Erasmus avec Thomas Wiesel

La soirée reprend avec des humoristes qui m’intéressent moins. Entretemps, Joseph Roussin joue son numéro de détective. Il a en effet un personnage, le détective José Froussin. Le jeu de mot avec son matricule est assez bien trouvé, et le nom « Froussin » invite déjà à la boutade, alors… Le public rit de bon cœur, encore une fois.

Quelques minutes plus tard, Thomas Wiesel réussit un excellent passage. Je suis rassurée : peut-être reviendra-t-il plus fréquemment sur les planches parisiennes ? Je suis plus que jamais déterminée à avoir un impact, aussi mince soit-il, pour qu’il se sente bien accueilli ici. Toujours un peu tétanisée, j’attends la fin du dernier passage et le mot de la fin. Ces moments arrivent, puis les gens se dirigent vers la sortie pour rémunérer les artistes « au chapeau ». Ce modèle de participation libre leur permet de mettre la somme qu’ils souhaitent. Les artistes ne toucheront rien d’autre ce soir-là, mais le One More Joke et sa centaine de spectateurs rapportent davantage que de nombreuses scènes.

Emportée par la foule

Je me dirige dans le sens inverse de la foule, cherchant Thomas Wiesel. Comme je mesure guère plus d’un mètre cinquante, je ne vois absolument rien d’autre qu’une marée humaine m’empêchant de progresser. Je finis par m’extirper de cette impasse et je me rends compte que c’est le moment idéal. Il est seul, aucun humoriste ne va s’amuser à me juger. Je lui lance un « salut » un peu déterminé, et j’essaie de résumer mon propos en un minimum de mots.

Il se penche pour me faire la bise, parce que vous croisez tant de gens dans le milieu que vous pouvez avoir oublié une rencontre ou deux… Je le rassure de suite : c’est la première fois qu’on se rencontre. Il a l’air de se souvenir de l’article, il me redemande mon nom. Il me confie que Paris n’a pas été une expérience sensationnelle pour lui. Par-dessus le marché, il a perdu son portefeuille et il s’apprête justement à retourner au « Paname ». Il s’agit du Paname Art Café, la scène la plus influente du stand-up parisien. Avec en moyenne six spectacles par jour, toute l’année, jours fériés compris (les humoristes n’en ont pas), ce lieu est devenu incontournable. On se quitte comme ça.

Partie sans dire au revoir

Avant de partir, je croise Seb Mellia. On s’embrouille légèrement, on se comprend mal sur un sujet sensible. Mais cela fera l’objet d’une autre histoire… et d’ailleurs, l’hypersensibilité du milieu du stand-up fait que quelques jours plus tard, la tension est retombée. On s’est juste mal compris, me dis-je.

Et vous, vous serez où à la fermeture du One More ? Dites au revoir à ce lieu le 31 janvier, si vous pouvez. Sinon, continuez de les suivre !

Crédits photo : © Betty Durieux

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