Étoiles espoir humour du Parisien : le rire sort vainqueur

Juliette 19/11/2019

Ce lundi, l’Européen accueillait une soirée jeunes talents : les Étoiles espoir humour du Parisien 2019 ! Cette année, pas de vainqueur désigné car les styles humoristiques rendaient la comparaison impossible. À notre sens, un vainqueur se dégageait : l’humour.

Étoiles espoir humour du Parisien 2019 : prêt pour une leçon de vie ?

Cette soirée allait au-delà d’une simple revue de jeunes talents. D’abord, la programmation était de grande qualité. Face aux humoristes sur scène, un parterre de critiques, journalistes et invités peuplait une bonne partie de la salle. Nous étions parmi ces invités, et la proximité avec ces « pairs » me conférait un sentiment étrange.

Sam Blaxter assurait la chauffe : convenue mais très efficace. Le résident de l’Underground Comedy Club est très bon dans cet exercice, il faut dire. Cette chauffe était d’ailleurs essentielle, car les caméras captaient la soirée pour une diffusion sur Comédie+. Un détail loin d’être anodin : le public devait être présent physiquement et réagir convenablement. Une exigence de résultat qui laissait présager, de prime abord, à un bal de prestations sans accro, donc potentiellement sans saveur.

Or, Le Parisien réussissait à éviter cet écueil. Là où ils étaient tombés dans ce piège lors de leur festival Paris Paradis, ils prenaient finalement de nombreux risques payants. Tout d’abord, la présentation confiée à Monsieur Fraize : très populaire en ce moment, l’artiste est toutefois un choix atypique. Les ruptures de rythme et les silences ne sont pas le premier choix quand il faut enchaîner et maîtriser un timing dicté par la grille de programmes TV.

Dans la programmation aussi, on retrouvait ce goût du risque. Venons-y maintenant.

Critiques, préparez-vous à séparer l’homme de l’artiste (et de soi) aux Étoiles espoir humour du Parisien

Avant de passer en revue les prestations marquantes, évoquons Benjamin Tranié. Je ne l’avais jamais vu sur scène. Également, je ne l’avais jamais entendu jouer son « personnage de beauf » sur Radio Nova. Enfin, j’avais encore moins vu Télérama le recevoir en entretien.

Je n’avais donc aucune explication de texte pour recevoir ce que j’allais voir. Le seul lien que je trouvais à faire, c’était avec un documentaire sur Jean-Marie Bigard que j’ai vu sur Comédie+ la veille. J’avais passé un excellent moment à me souvenir des sketches cultes de ce monstre du rire. Monstre par son efficacité et non par son personnage scénique, pour lequel le documentaire livrait ce message. Jean-Marie, c’est le plus sensible de tous les hommes, c’est celui qui dénonce les gros beaufs et qui parle avec poésie de ce que l’humain a de plus cru.

Et Jean-Marie Bigard a souffert, selon ses dires et le message du documentaire, du mépris de la critique sur son personnage de beauf. Mais alors, pourquoi la critique se penche-t-elle avec autant de bienveillance sur Benjamin Tranié, ou Aymeric Lompret ? Pourquoi ma voisine dans la salle accepte le beauf made in Aymeric Lompret, s’extasiant de la manière la plus convenue pour une critique ? Elle avait une réaction si conforme à l’intelligentsia parisienne, comme si elle l’adoubait avec aplomb. À dix minutes d’intervalle, elle disait de Benjamin Tranié, en substance, « pour être beauf, c’est vraiment trop beauf ». Alors les critiques seraient-elles en train de faire leur mea culpa sur leur rapport au beauf ? Et moi, où je me situe ?

Le risque de juger un artiste sur un passage

Je repensais donc à ce documentaire sur Jean-Marie Bigard, me réfugiant par sécurité sur la thèse : « si l’homme est bon, alors l’artiste l’est ». Or ce soir-là, j’ai appris à nuancer cela. Attardons-nous un instant : sommes-nous toujours fidèles à notre bonne image ? Non : parfois, nous sommes des sombres merdes. C’est comme ça, sinon nous serions des robots et non pas des humains.

Pour juger Benjamin Tranié, j’avais donc plusieurs possibilités. D’abord, trouver son personnage de beauf insupportable, une pâle copie de Jean-Marie Bigard. Et me braquer. C’était mon premier réflexe, jusqu’à ce qu’il réussisse la prouesse de me faire rire en parlant de Mouloud Achour (Clique). Soudain, j’entrais dans son univers par la connivence. Il arrivait à l’imiter avec satire, sans tomber dans la caricature et il dénonçait ses défauts de manière juste, avec respect. Tout le reste du passage m’a agacé. Mais pourquoi ? Est-ce car ce n’était pas bon, ou est-ce parce que je ne voulais pas voir ça sur scène ?

J’ai continué à cogiter sans m’en rendre compte, jusqu’à ce que je discute avec Grégory Plouviez, le journaliste du Parisien qui fait vivre l’humour dans cette rédaction. Je lui demandais, pour me remettre d’une journée difficile, si mon repérage des artistes que la presse n’avait pas le temps de voir l’aidait. Il me répondait par l’affirmative, et mentionnait l’exemple d’Avril : mes analyses confortent ses ressentis, et vont même l’inciter à découvrir un artiste plus vite, comme pour Avril. Cela sauvait ma soirée, et me faisait poser immédiatement la question : « ai-je offert un cadeau empoisonné à Avril ? ».

Le bénéfice du doute aux Étoiles espoir humour du Parisien

Ni une ni deux, je dressais un parallèle entre Avril et Benjamin Tranié. Si j’avais découvert Avril à la soirée anniversaire du Laugh Steady Crew, aurais-je eu la même bienveillance avec lui ? Pour rappel, son intention n’avait pas été claire et renvoyait une image de misogyne qu’il n’est absolument pas.

En réalité, ça se serait bien passé pour lui. En effet, lors du débriefing de la soirée, je l’ai surpris en train d’aller voir spontanément Audrey Jésus pour l’encourager et la féliciter. Mon souvenir est un peu flou, mais cela donnait quelque chose du genre : « Tu vois, tu avais peur de ne pas arriver à faire un truc, et t’as été au top ». Si mon souvenir est flou, mon ressenti immédiat est plus net que tout. J’étais mal de me dire que le public n’avait pas vu ça en lui une demi-heure plus tôt, et j’espérais que personne ne le jugerait hâtivement sur cette prestation…

Je me posais donc la question suivante : est-ce que je peux me permettre de juger tout le monde comme Avril, avec tous les éléments à ma disposition ? Pour quels artistes ferais-je preuve de plus de patience, et à quel moment pourrais-je critiquer sévèrement d’autres ? Pourquoi certains artistes bénéficient de ma bienveillance ? Me renvoient-ils un effet miroir où je m’identifie ? Est-ce le bon critère pour distinguer une bonne d’une mauvaise prestation ? Chaque critique doit se poser la question, et la suite de la soirée allait me rappeler un autre moment de l’histoire du spot du rire.

L’art de recevoir la critique

Après le spectacle, les professionnels se retrouvaient autour d’un cocktail. J’apercevais à un moment l’équipe d’Absolutely Hilarious : Christophe Combarieu et Mathieu Wilhelm. Je savais que j’avais rédigé une critique mitigée sur leur plateau, et ils avaient visiblement l’air de s’en souvenir.

En réalité, elle était effectivement mitigée, mais elle était virulente sur les aspects négatifs. Un dosage approximatif qu’ils ont eu l’intelligence et la classe de pardonner. Leur intelligence a même fait qu’ils ont encaissé les coups avec dignité, et en opérant des ajustements.

Je ne vais pas vous mentir : je suis assez fière de certaines tournures, juste pour la blague ou la provoc’. Mais recevoir un missile où un blogueur te dit que ton show, c’est le Minitel des plateaux, c’est une occasion en or de développer de la rancœur. Je leur ai dit que je reviendrais, pour les juger moins durement. En effet, je reconnais toujours là où je me suis trompée. D’abord, précisons simplement que le numéro à la Patrick Sébastien, je l’ai vu au Fieald quelques semaines plus tard, et je n’ai rien dit. Ils ont pris plus cher qu’ils n’auraient dû, et ils font beaucoup d’efforts pour proposer un show alternatif.

Alors je les salue, je ne leur promets pas de venir de sitôt (par exemple quand les Chevaliers du Fiel viendront), et je vais me servir de la soirée du Parisien pour progresser.

Retour aux Étoiles espoir humour du Parisien : zoom sur Panayotis et Inès Reg

Le Parisien me permettait de revoir des humoristes que je n’avais pas vu depuis longtemps. Parmi ces vieilles connaissances figuraient Panayotis et Inès Reg. Pour ces deux-là, mon opinion a muté au fil des mois.

Panayotis reste le même

Panayotis, d’abord : je l’adorais dans son aspect juvénile et sa manière de dépeindre sa candeur. Je l’avais vu roder son spectacle au tout début, au Point Virgule. Les imperfections étaient là, mais son bagout le sauvait et le rendait déjà irrésistible aux yeux du public.

Il y a quelques semaines, j’ai vu un extrait vidéo de lui. Aujourd’hui, il travaille avec Fary et il est produit par Jean-Marc Dumontet. Un statut qui force à grandir vite, mais pour lequel Panayotis est prêt. Forcément, quand tu interviewes les plus grands pendant l’adolescence, tu développes une maturité incomparable. Ta capacité à encaisser les difficultés et à relever les défis s’en voit décuplée.

J’avais peur que Fary le dénature. Je commençais à voir du Fary dans sa gestuelle, et à vouloir murir un article sur le fait que travailler avec d’autres peut altérer un artiste. Or je n’avais aucun argument solide, et je me demandais si j’avais un problème avec ceux qui rencontrent le succès, car on ne peut plus vraiment échanger avec eux.

Grâce au Parisien, j’y vois beaucoup plus clair. Fary a l’intelligence de donner beaucoup à Panayotis sans le modeler. Il lui transmet certainement des éléments qui l’aident à être plus assuré et efficace sur scène. Panayotis en impose, comme Fary… Mais il le fait à sa façon. Panayotis conserve en effet son naturel, son grain de folie qui donne l’impression qu’il ne récite jamais. Il est fort, et cette force reste authentique. Nous n’avons donc rien à craindre, et il deviendra encore plus fort. Oui, c’est possible et ça va nous couper le souffle.

Inès Reg : originale dans le convenu

Inès Reg ne me mettait pas vraiment à l’aise. Je l’avais vue à la Debjam un mardi soir, et son agressivité sur scène me mettait très mal à l’aise. Depuis, j’ai compris que je préfère les propositions artistiques plus calmes, qui ne me brusquent pas ou qui montent en puissance avant de m’avoir rassurée.

Alors, Inès Reg peut-elle me plaire ? C’est possible, mais ardu. Elle part vraiment sur une mauvaise pente avec moi, car elle parle de sujets tellement convenus… Jugez plutôt : le rapport hommes/femmes, le fait que Beyoncé ne définisse pas la féminité, etc. Franchement, si vous voulez me faire chier sur scène, parlez de ça.

Et pourtant… Inès Reg arrive à me transmettre son talent. Comment y parvient-elle ? Car elle propose quelque chose d’extrêmement personnel et à son image, que personne ne fait comme elle. C’est elle, l’artiste, la femme, qui vient nous chercher avec son univers. Le sujet n’est que le support de sa proposition artistique ; il ne compte finalement pas. Au contraire : se distinguer dans du vu et revu, c’est une prouesse. Pour cette raison, elle va pouvoir mettre des paillettes dans sa vie pour longtemps !

Étoiles espoir humour du Parisien : un mot sur les prestations globales

Voilà pour les véritables leçons de cette soirée. Pour le reste, revenons sur les autres prestations. Elles étaient moins surprenantes pour moi, c’est pour cela que je vais les évoquer en dernier. N’y voyez pas là une hiérarchie qui se dégage…

Comment ça va, Paul Mirabel ?

Paul Mirabel était toujours aussi efficace. Je lui disais que là où il est vraiment remarquable, c’est dans les grandes salles. Je sais qu’il cherche à proposer de nouvelles choses, et j’ai eu une conversation géniale avec lui après le spectacle. Rendez-vous compte : ce garçon a tout de suite été adoubé par la presse et propulsé en haut de l’affiche.

Comme Panayotis, mais sans le côté où il connaissait ce monde artistique avant. J’admire beaucoup cela et j’ai voulu lui apporter un soutien. Je me dis que le spectacle vivant peut être une machine à broyer. Nous avons donc une responsabilité en tant que critique de ne pas propulser les gens trop vite. Je lui ai dit de ne pas oublier de vivre, et ça m’a rassuré de connaître son état d’esprit… Il va bien, Paul, et il va continuer à nous faire rire. Mais croyez-moi, il bosse comme un taré.

Ambroise et Xavier : la bonne formule en plateau

Ambroise et Xavier, on souffrait de les voir trébucher en plateau. En effet, ils ont un univers assez atypique. Celui-ci est difficilement compressible en un passage de dix minutes, voire cinq ou sept dans le pire des cas.

Dans ce cadre bien trop serré pour leur talent, Ambroise avait l’air trop hautain, Xavier ne trouvait pas sa place. Résultat : leur duo ne fonctionnait pas bien. Heureusement, leur travail a payé : ils réussissent à transmettre l’idée que Xavier n’est pas un faire-valoir rabaissé.

De fait, ses interventions ponctuent au lieu de transmettre du pathétique. Il vient en appui et n’est plus le perturbateur utile qui crée de l’instabilité. Son clown fonctionne merveilleusement bien.

Cette harmonie vient donner envie de les découvrir plus longuement, et leur donne une meilleure image. Alors qu’au final, ils ont changé si peu, et rien de leur ADN véritable. Bravo à eux !

Pierre Thevenoux réglé comme du papier à musique

Pierre Thevenoux, comme Paul Mirabel, est un stakhanoviste des plateaux d’humour. Ainsi, lors d’une soirée à enjeu, il fonctionne très bien. Il arrivait avant-dernier dans l’ordre de passage (alors que Paul Mirabel ouvrait). La salle était donc au taquet pour recevoir ses blagues.

Tout fonctionnait, les rires faisaient écho à l’efficacité du set. Rien à redire, c’était parfait.

Doully : rien de nouveau sous le soleil

Avez-vous vu Derrière un micro Paris Bruxelles sur MyCanal ? Doully offrait le même passage au public de l’Européen. La formulation « admettons… », devenue le titre du spectacle, fait autant mouche.

Un beau clin d’œil à Jean-Marie Bigard, qui l’utilisait déjà dans la chauve-souris. Au début, ça m’a posé question. Mais après enquête, on m’a dit que c’est une formule courante. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’elle est diablement efficace. La formule, comme l’artiste.

Alexandra Pizzagali : la prise de risque paie encore

Comme je l’avais pressenti, Alexandra Pizzagali vivait un casse-tête. Quel passage choisir : elle se pose toujours cette question. Son spectacle se vit en entier, un peu comme Ambroise et Xavier.

Là, elle a choisi le passage sur l’adultère. Comme d’habitude, son phrasé si précis et élégant vient sublimer la noirceur de son sketch. Elle raconte quelque chose d’extrêmement dramatique et provoque des rires francs. C’est une prouesse de comédienne qu’elle reproduit tous les soirs au fil des plateaux ou des spectacles à Paris et en tournée.

Et elle garde toujours la même fragilité face au regard du public, qui m’émeut comme à son showcase du Kibélé. Cette artiste-là est un talent brut qui sait se discipliner. Elle a toutes les cartes en main pour écrire l’histoire de l’humour, comme tant d’autres ce soir-là.

Étoiles espoir humour du Parisien 2019 : verdict

Vous l’avez vu, cette soirée a été remarquable. Elle a poussé tout le monde à réfléchir et se confronter à de nombreux styles d’humour. Je n’ai jamais autant appris en une soirée : sur mes contradictions et sur mes idées préconçues.

L’humour a encore de nombreux aspects à nous faire découvrir, cela me donne énormément d’espoir pour la suite. Pendant que certains découvraient la dernière vidéo de CopyComic, nous avons célébré le vrai rire aux Étoiles espoir humour du Parisien.

Crédits photo

© Bazil Hamard / One More Joke

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