Léopold Lemarchand : un spectacle au sommet du cringe comedy
Léopold Lemarchand est passé de YouTube à la scène. Une manœuvre risquée lorsqu’elle est opportuniste, vertueuse lorsqu’elle s’accompagne d’un travail rigoureux. Rendez-vous pris à l’Européen, une salle que les artistes au développement remarqué s’arrachent, pour en avoir le cœur net !
Léopold Lemarchand fait briller l’humour cringe à l’Européen
Son heure va-t-elle vous plaire ? Cette question est loin d’être anodine, car le genre du spectacle peut cliver : le cringe. Sur internet, l’humour cringe semble en effet plus dominant que sur scène. Le coupler au stand-up est un risque. Bien calculé, il se révèle payant.
En effet, faire fi du réel et d‘une authenticité directe équivaut à se priver d’un mode de connexion facilité avec le public. En prime, l’image travaillée des vidéastes, pour qui le montage est une seconde nature, les distingue d’un genre de spectacle vivant sans filet : le stand-up. Il avait offert une première expérience dans la vidéo de McFly et Carlito qui laissait présager d’un tel scénario, ce qui avait préparé le terrain. Le passage figurait dans le spectacle, mais il n’a pas survécu en raison de son côté clivant.
Un parti-pris scénique finalement rassembleur pour le public ?
Léopold Lemarchand préfère affabuler que se livrer, en apparence. Pendant la première moitié du spectacle, entre cinq ou six grattages d’applause, il s’expose ainsi à un rejet du public via le cringe. Parler d‘une expérience avec une escort, se faire passer pour un poseur et marathonien au grand cœur au millième degré… Le grotesque déborde, et distinguer le réel du fictionnel devient impossible. De même, surfer sur la vague performative male et se la jouer edgy en blaguant sur Norman… Ce rite de passage quasiment nauséabond était paradoxalement nécessaire pour planter le décor et emmener tous les publics dans son sillage.
Car l‘exagération d’histoires à peine croyables, voire affabulées, n’est pas toujours un camouflage pour éviter de se mettre à nu. En l’espèce, c’est une manière de poursuivre un chemin tout aussi original… Le point de bascule où vous finirez par le comprendre ? Il peut se présenter à divers moments. Le mien se jouait au cœur du derby Normandie-Bretagne avec une nouvelle interaction hasardeuse avec un membre du public. Quelque chose avait changé : le fil narratif et les sketches démontraient une réelle maîtrise, si bien que je passais de l’exaspération à la satisfaction. En théorie, ce chemin n’existe pas : c’est un cul de sac où le public contrarié se perd à jamais. Or lorsque l’artiste maîtrise son sujet, tout devient possible.
L’art de respecter la discipline humoristique
En jouant avec la forme, en respectant la discipline humoristique et en accompagnant le spectateur vers le cringe, Léopold signe ainsi un spectacle unique. Cet opus dépasse le happening et évite les écueils d’un créateur de contenu privilégié qui n’aurait pas d’atome crochu avec un public plus divers. La collaboration à l’écriture avec Cyril Hives se perçoit sur l’efficacité des vannes, des running gags et des fils comiques étirés à leur paroxysme. Leur rencontre artistique tombe sous le sens pour ces deux fans de la première heure de Franck Dubosc (voir le podcast « Humeurs humoristiques » pour le contexte). La mise en scène de Nicolas Vital est elle aussi réussie, preuve d’une créativité bien présente tout au long de la performance.
En résumé, si vous cherchez du stand-up introspectif et intimiste, ce spectacle obéit à d’autres logiques (même s’il aborde la mort). Cependant, si vous préférez des spectacles créatifs, où la fiction a toute sa place et dévoile tout de même une sensibilité par petites touches en fin de spectacle… Léopold Lemarchand vous offrira une performance immanquable.
J’admire la prestation car elle va au bout du processus. Conquérir un public qui manque le premier train, surtout quand il ne connaît pas le travail de l’artiste en ligne, est un tour de force. Je me souviendrai longtemps de cette heure et je vous encourage à vous rendre en salle avec les chackras comiques grands ouverts !