Comment juger les humoristes en 2026 ?
Depuis 2023, j’ai créé et mis à jour une tier list stand-up et humour des artistes de la nouvelle génération. La raison : on me demande fréquemment qui est mon artiste préféré. La question revient particulièrement lorsque je rencontre de nouvelles personnes. Or depuis la semi-retraite de Jean-Philippe de Tinguy, je suis incapable de formuler une réponse.
Généralement, j’interroge les personnes sur leurs attentes pour tenter de leur fournir une recommandation. Ensuite, comme les humoristes commencent à peine à développer une notoriété au-delà de nos cercles, je pourrais inventer des noms et créer des visages avec l’IA qu’ils n’y verraient que du feu. Enfin, et surtout, puisque j’en connais pas mal, la tier list me semblait être une bonne porte d’entrée pour une synthèse.
Les trois paliers du développement artistique : un premier cadre de réflexion salutaire ou une utopie à délaisser ?
Néanmoins, nous sommes en 2026. La scène humoristique est polarisée, les perspectives sont plurielles et polluées par de la communication, du marketing promotionnel et un lobbying de haut vol des sociétés de production. La réalité ? Les chasseurs de talent ont sans doute du mal à faire la part des choses. C’est aussi pour cela que les programmateurs sont sous pression. Entre les impératifs de parité, les attentes du public et leurs biais, les plannings des uns et des autres… On ne parvient plus à synthétiser la scène humoristique.
J’ai découvert, en me pliant à cet exercice, que choisir quelqu’un, c’est en invisibiliser d’autres. Au pluriel, j’insiste bien là-dessus. Entre les oublis, les dilemmes déchirants, les sensibilités artistiques et le nombre d’humoristes actuellement sur scène, créer une synthèse juste qui conviendrait au plus grand nombre est impossible.
Ainsi, pour cadrer la réflexion et dessiner un semblant de hiérarchie, quels peuvent-être nos repères ? Je distingue trois paliers pour améliorer l’inclusion en humour en la conjuguant avec une forte exigence artistique. En outre, cet exercice me permet d’élargir la discussion au rôle de critique et de son acceptation auprès des artistes.
Palier n°1 : la légitimité de jouer dans les plateaux pour se perfectionner
Dès ce premier volet, les inégalités naissent. À ce stade, les humoristes qui veulent bénéficier d’un lieu et se perfectionner en programmant des artistes qu’ils jugent efficaces vont se confronter à leurs premiers biais.
Se pensant souvent de bonne foi, ces artistes voient parfois la parité comme une discrimination positive, estimant que ce n’est pas plus difficile d’être sur scène en tant que femme. L’argument : une fois identifiées comme fortes, elles ont de nombreuses opportunités. Ce faisant, elles deviennent indisponibles et les invisibles, jamais appelées pour une programmation, continuent de plafonner.
Je reproduis ici le commentaire d’un humoriste expérimenté sous la publication de Salima Passion, qui critiquait l’approche de @pasdemeufsdroles. Particulièrement le fait d’épingler des plateaux ayant bonne réputation lorsque leurs line-ups comptent 0 ou une femme. Cela a mené à des débats parfois intéressants, parfois non, de l’incompréhension et des soutiens d’hommes bien contents de voir les femmes se diviser pour mieux régner encore. Avec son plateau indépendant dans le 11e et un réseau d’artistes solide, son retour d’expérience apporte un éclairage qu’il convient de compléter.
Le « rêve » d’avoir plus de meufs en plateau vs. la réalité : décryptage
« Je fais partie des gens qui ont eu des plateaux qui se voulaient d’un bon niveau sur Paris, je rêvais d’avoir plus de meufs mais là où je mettais 15 min pour trouver 3 mecs, je mettais 4 heures pour trouver une meuf dispo. Alors bien sûr si je n’avais pas regardé le niveau de la fille en question je l’aurais trouvée de suite, je l’ai parfois fait et ça s’est quasiment mal passé à chaque fois. J’suis d’accord que pour des plateaux de gens peu expérimentés y a aucune raison de pas avoir la parité, mais dès que tu vas vers un truc plus qualitatif, c’est très dur. »
Ce raisonnement résume bien l’opinion des humoristes réguliers en plateau. Plus précisément, ceux qui ont eu l’opportunité de jouer et de progresser en comedy club. Cet artiste nous explique cela sans ciller. Or pour l’avoir vu des années sur des plateaux en attendant un sursaut comique, il a bénéficié de cette catégorisation « humoriste fort » alors qu’il ne l’était pas encore. Aujourd’hui, il a franchi cette étape. Je date son passage dans cette catégorie à 2025, près d’une décennie après ses débuts. Certains auraient sans doute estimé cela plus tôt. Dans tous les cas, je me réjouis pour lui. Mais s’il n’avait pas eu la légitimité d’évoluer dans le bon réseau et d’organiser un plateau plutôt sélectif, aurait-il déployé son potentiel ? Rien n’est moins sûr.
Un artiste légitimé et forgé par de très bons plateaux d’humour indépendants et des institutions sélectives comme la Petite Loge…
Ajoutons que cet artiste n’a jamais été un mauvais humoriste. Ses prestations existaient sans faire tache, suffisamment convaincantes dans la forme et le projet artistique pour ne pas inquiéter la maréchaussée. Résultat des courses : il a rapidement eu accès à de bons plateaux et même à une programmation à la Petite Loge.
En effet, des artistes pas encore mûrs, moyennement drôles pendant des années avant qu’on comprenne leur présence ici, c’est la norme. Certains éléments en coulisses, que les professionnels peuvent apprécier, sont un élément de réponse… mais cela ne se vérifie pas toujours. Si vous étendez le raisonnement à des artistes là depuis près d’une décennie, qui n’ont jamais progressé d’un iota et viennent avec la même candeur enchaîner les bides… sachez qu’ils sont plus nombreux que l’on pense et que personne ou presque n’a jamais remis en cause leur présence sur scène.
Moralité : réfléchissez-y à deux fois avant de décréter qu’un artiste n’est pas assez prêt pour jouer en comedy club. Les programmations secrètes doivent désormais être utiles pour accompagner la progression, pas masquer les agresseurs à l’affiche à l’insu du public. Ce public s’adapte et plus il est exposé à des formes d’humour distinctes, plus sa connaissance du stand-up s’élargit.
Interroger les biais des artistes pour provoquer une prise de conscience collective
La grille de lecture des programmateurs-artistes qui ne jugent pas « forts » leurs pairs serait donc subjective. Donc, sujette à des biais sans introspection de leur part. J’ai eu une discussion très intéressante avec un artiste suisse sur le sujet. Initialement, il partageait le point de vue de l’humoriste expérimenté. J’ai alors cité mon exemple le plus parlant. Celui du storytelling poussif de Merwane Benlazar au Théâtre Montmartre Galabru dans un 30-30 avec Rémi Boyes en 2018.
En début de carrière, il a vite joué au One More Joke et assuré les premières parties de Panayotis. Son talent est désormais indéniable et perçu du plus grand nombre. Ce chemin, il l’a construit avec beaucoup de panache. Alors qu’il lui a fallu, comme d’autres, un peu de temps avant d’y arriver. Néanmoins, s’il n’avait pas bénéficié du bon cercle du rire… Vous devinez la suite ! Conclusion : la discussion constructive l’a amené à faire évoluer son regard. Un bonheur d’échanger, comme toujours !
Dernier point sur le « rêve » de faire jouer des minorités, il est accessible. Ce terme, rêve, cet humoriste le partage avec Sado. La programmatrice de Madame Sarfati, comedy club premium longtemps décrié pour son manque de parité, a souvent dû s’en justifier.
La programmation artistique à l’ère des affrontements polémiques
Quelle solution à ce problème ? C’est sur la tolérance à du stand-up tiède, ou clivant, que l’on doit travailler. En effet, les biais empêchent bien souvent d’opérer des choix justes. Comprenons aussi que certaines propositions, plus engagées notamment, vont faire rire certaines communautés plutôt que tout le monde. À ce titre, je vous invite à lire les mots de Nelly Quemener :
Les réactions en chaîne constitutives des polémiques dénotent par conséquent autre chose que des querelles interprétatives. Elles traduisent une discussion vive sur les frontières entre le « bon » et le « mauvais » humour, entre le « bon » et le « mauvais » rire. Elles cristallisent des tensions autour des enjeux moraux et des valeurs de l’humour, dessinant différentes conceptions de la respectabilité humoristique. Plus encore, les polémiques de l’humour rendent compte des affrontements et des prises de position qui façonnent les phénomènes en ligne et le débat public en général. Dans la configuration actuelle, elles sont l’un des versants visibles d’une polarisation du débat public autour de la prise en compte du point de vue minoritaire et de la défense de la liberté d’expression. De cette polarisation découle une injonction quasi intenable pour les humoristes, celle de choisir leur « camp » entre deux conceptions radicalement différentes de l’humour. Le problème est qu’une telle injonction tend à enfermer l’humour dans une polarité peu propice à la créativité et à la prise de distance vis-à-vis du débat public.
Quemener, N. (2023). Que reste-t-il de nos humours ? À la recherche d’un rire de gauche. Revue du Crieur, 22(1), 126-141. https://doi.org/10.3917/crieu.022.0126.
La liste de la discorde
Malheureusement, au-delà des personnes de bonne foi qui confessent de réelles difficultés, certaines discriminations sont plus directes. Des hommes humoristes auraient ainsi dressé une liste de femmes à ne pas programmer, ce qui m’a été confirmé par l’une d’entre elles. Motif invoqué : leurs prises de position sur la défense de leurs droits et le #MeTooStandUp.
On revient au point de départ : la non-acceptation de la scène alternative dans les comedy clubs. Un phénomène qui touchait déjà les scènes anglophones des décennies plus tôt… Certains aimeraient bien inverser les rôles, et ne se privent pas de le faire pour blâmer des « censeurs progressistes » (sic !). Résultat : les progressions ne sont pas uniformes et retardent le jour où certains artistes confirment leur potentiel.
Palier n°2 : la reconnaissance d’un potentiel artistique
Admettons que tous les programmateurs comprennent que leurs biais entravent l’avancée de nombreux artistes. Également, partons du principe que chacun peut jouer avec un accueil sur scène et en loge optimal. Et ce, quelle que soit la direction artistique d’un club ou sa localisation géographique. Ouvrir des portes, brasser les talents dans des conditions sûres : voilà comment mieux développer les potentiels artistiques. Ainsi, on y verra plus clair et je pourrais enfin critiquer tout le monde sur un pied d’égalité. Aujourd’hui, sans cette utopie, je ne le peux pas. Ou plus, sans doute.
Malaise critique : par pitié, n’importez pas la pratique du drama à l’humour
Je souhaite aujourd’hui adresser ce malaise, qui m’accompagne surtout depuis un an ou deux. En l’espèce, j’aimerais simplement retrouver la liberté de critiquer un artiste sans que cela finisse en mélodrame. Recevoir une critique négative, ce n’est pas grave… mais on le tolère moins qu’avant. Pour les cas graves ? Une femme m’a menacé, pour quatre hommes selon mes souvenirs. Or mes contenus ont généralement une viralité limitée. La routine journalistique des intimidations, vous me direz. C’était pareil en sport automobile, avec des enjeux financiers colossaux… Cela n’épargne aucun média, même les plus protégés juridiquement !
Si j’ajoute à cela les réactions d’artistes disproportionnées, on atteint la parité. 2 confirmés, 2 artistes en développement avec une exposition nationale précoce, si vous voulez tout savoir. L’une de ces artistes en devenir a ainsi déterré un article de près de deux ans d’âge. À froid, comme un cheveu sur la soupe. Forte de sa communauté, elle a reformulé sans trembler une critique constructive comme suit. Elle dit que mon travail, c’est de la merde.
L’arbre qui cache la forêt ? L’armée de trolls habitue les artistes à se blinder et ne plus percevoir la nuance comme opportunité de progression
J’entends à 100% les egos blessés qui réagissent via l’émotion. Cependant, je ne tolère en aucun cas la malhonnêteté de retranscrire de manière si infidèle un article nuancé. Pour mémoire, j’affirmais mon désir de découvrir cette artiste en spectacle et je soulignais sa légitimité scénique. L’objectif : donner une vraie chance au produit après une première expérience indécise. Je ne souhaite pas taire cet incident car les personnes à forte influence peuvent rendre invisible mon travail à une période où je suis moins identifiée, ce qui constitue une attaque sur ma légitimité à critiquer les artistes.
Une fragilisation continuelle des artistes qui les rend plus vulnérables aux critiques
En lisant ces lignes, vous pourriez souhaiter connaître son identité ou condamner sa manœuvre. C’est pourtant un mauvais réflexe. Le vécu de ceux qui déforment mes critiques, voire me bloquent sur mes profils personnels, ne porte pas à sourire. Ce n’est pas son cas, mais même pour eux, je comprends la crainte d’une escalade. Les réseaux sont mal foutus. Donc, les trolls d’internet vont bien plus loin et dépassent toutes les limites du respect à leur égard. Cette fragilisation des artistes continuelle les rend plus vulnérables et leur empêche de recevoir toute critique. Un exercice qui les tend déjà d’ordinaire, ce qui est bien normal tant ils s’exposent. Alors avec les trolls, ils y voient une disqualification totale, comme si quelqu’un établissait leur illégitimité pour toujours. La notion même de critique ayant pour but l’accompagnement d’un artiste vers son plein potentiel devient presque caduque.
Ainsi, j’ai écrit à cette artiste pour la rassurer : son travail ne s’apparente pas à de la merde. Au contraire, il mérite d’être jugé avec exigence. En effet, cette artiste a la détermination de faire carrière. Son audience lui ouvre les portes plus vite, plus tôt que la moyenne. Si personne, hormis sa communauté acquise à sa cause, n’analyse son potentiel comique au-delà du people pleasing, alors comment peut-elle progresser ? Malgré mes deux prises de contact, cette artiste n’a pas souhaité réagir ou échanger. Ma porte reste toujours ouverte.
Au lieu d’intimider et de museler ceux qui s’expriment, multiplions les acteurs susceptibles de nous sortir du brouillard comique
Reconnaître un potentiel artistique et le retranscrire fidèlement est un travail de longue haleine. À tel point qu’il n’a jamais vu le jour de manière exhaustive. On pourrait a minima tendre vers cet objectif collectivement. Cela suppose une multitude de critiques et de professionnels. Ils seraient libres de prendre le temps de s’attarder sur les œuvres pour en rendre compte. On pourrait mieux réaliser quand un critique se trompe, sa voix étant moins hégémonique. Fini le couperet briseur d’ego.
Les critiques vraiment spécialisés sont clairement trop peu nombreux. Quand je pense qu’on m’a quasiment supplié de publier des critiques quelques années plus tôt… Aujourd’hui, on m’incite trop souvent à reporter ma venue ou à ne rien dire sans l’aval de la production.
Quand les artistes profitent de critiques constructives, sont demandeurs et progressent grâce à elles (merci 💗)
J’en profite pour saluer Alfred H et Yoanna Sallese, qui sont parmi les rares artistes à avoir compris la démarche. Ils m’ont toujours soutenue, même lorsque je les jugeais avec objectivité lorsqu’ils n’étaient pas prêts. L’exigence que j’avais à leur égard, ils l’ont comprise, respectée et m’ont même encouragée à continuer ainsi. Le résultat : des progressions remarquables. Alors à eux, et à tous les autres qui comprennent cette démarche, merci infiniment. Aux autres, discutons-en avec plaisir et respectueusement.
Pour continuer sur de bonnes ondes, le Gong Show débarque en Europe ces prochaines semaines. Puisque des artistes confirmés sont juges, cela aide les nouveaux talents à recevoir du feedback. Développer cette culture est indispensable pour progresser.
On espère que ces soirées « pilote », reconnues comme références par les artistes, seront fructueuses. Si oui, elles pourraient évoluer en un rendez-vous récurrent. Je fais amplement confiance à l’équipe, surtout quand Urbain ou Tania Dutel sont de la partie !
Et si Haroun jouait le rôle d’éclaireur en zoomant sur l’évolution de son regard artistique ? Ou comment j’ai réalisé que je dois des excuses à Thomas Angelvy et à Édouard Deloignon…
Par ailleurs, j’ai l’impression d’être comme Haroun. Là, il explique qu’il en a longtemps voulu à des artistes de ne pas s’engager sur scène. Aujourd’hui, il comprend que c’est bien aussi, d’avoir des soupapes un peu concons, que ça participe aussi au schmilblick. J’en profite pour conclure cette longue partie sur Thomas Angelvy. L’un de ces types que vous découvrez en festival en maniant de nombreux clichés. Cependant, les Édouard Deloignon, les Thomas Angelvy et consorts, cartonnent aujourd’hui.
Il n’y a pas que l’algorithme qui joue, le travail acharné et l’humain pèsent aussi. Je suis hantée par le souvenir du regard d’Édouard Deloignon à la sortie du Théâtre du Marais. Sûrement après une scène ou un tremplin : je l’avais affublé de ce titre d’humoriste du Club Med. Or il s’agissait de son véritable centre de formation comique. Quelque part, j’avais envie de m’en excuser. De lui dire que ce n’était pas gravé dans le marbre, qu’il traçait sa route en dépit de mon avis. Il n’a pas eu besoin de cette conversation pour éclore, et c’est heureux !
Quand « Un dimanche à la campagne » s’avère très utile (sauf avec Ary Abittan, comme toutes choses par ailleurs le concernant…)
De même, Thomas Angelvy, je l’ai pleinement rencontré dans l’émission de Frédéric Lopez. Autant, quand l’animateur a invité Ary Abittan pour verser ses propos abjects, c’était une catastrophe. Le spectacle s’appelle Authentique et évoque son non-lieu, quand même… Nul besoin d’être une sale conne pour fuir les salles, non ?
Revenons aux bons côtés du programme. Le passage de Thomas Angelvy m’a permis de revoir mon jugement. Je déplorais le recours à de nombreux clichés, mais je lui donnais « carte blanche » pour choisir son segment de carrière. Il a bien fait, d’autant plus qu’en regardant ses vieux passages, la gêne l’habitait. Preuve que le travail a payé ! Ce message à tous les Édouard Deloignon et Thomas Angelvy de l’humour. Bien joué, bravo, désolée de ne pas être votre cliente n°1. Sachez toutefois que votre travail vous a toujours légitime et mérite reconnaissance. Critique, aussi. Mais vous le savez déjà !
Palier n°3 : la distinction, sous forme de prix, soulignant un travail remarquable
Distinction : et si nous devions notre salut à ce simple mot pour comprendre et juger les talents ? À en juger la réception des Auguste de l’humour, on pourrait en douter. Néanmoins, mettons en perspective ces deux premières éditions au regard du reste de l’industrie. Allumez la radio et vous comprendrez. Les distinctions en musique vs. ce moment où Albert Chinet te présente un artiste indé lausannois. Évidemment que l’artiste indé lausannois qui galère est mille fois plus goûtu à tes oreilles…
C’est la même chose pour le cinéma. Haroun, toujours lui, a lancé un financement participatif pour renouer avec la tradition des comédies françaises de qualité. Oldeupe envoie déjà du rêve (j’ai contribué deux fois). Cela témoigne du désir du public de reprendre le pouvoir sur l’industrialisation des comédies françaises. De sacrées daubes qui ensevelissent quelques pépites. Bis repetita, Hibou et 14 jours pour aller mieux sont de bons exemples de comédies plutôt réussies. Ce n’est pas au niveau de Problemos, mais on est bien au-delà de Maison de retraite. On espère qu’Oldeupe ira encore plus loin en devenant culte !
En résumé, la distinction doit être la plus nourrie du terrain pour aider le public à y voir plus clair. Le public a le pouvoir, c’est lui qui se rend en salles. Les pros doivent, s’ils veulent légitimer une cérémonie comme les Auguste, se nourrir avec transparence et ouverture des bonnes personnes — pas de leur réseau habituel. Encore faut-il les identifier et leur ouvrir la porte !
Une hiérarchie injuste des prix artistiques : rien de nouveau sous le soleil, surtout pas ceux qui brillent…
On aura toujours des gens distingués qui nous rendront chèvre. Je trouve même que le phénomène est moins prononcé en humour que dans les autres arts. On sait qu’il existe, mais j’ai le sentiment que les pros entendent. Ils essaient d’être pertinents et que l’absence de structure robuste empêche encore trop de personnes surcotées de se partager le pouvoir. Ainsi, il faut redoubler de vigilance : nous sommes à une période charnière de structuration des nouvelles élites du LOL…
L’une des raisons qui m’a poussé à me former dans le spectacle vivant, c’est l’envie de comprendre pourquoi les pros mettent en avant certains artistes au détriment d’autres. Les habitués des scènes underground savent reconnaître le gang des surcotés. Je pensais obtenir des réponses à mes questions, mais non. Impossible : je vois toujours ces pros qui s’extasient sur un spécimen, sans s’expliquer. La sauce prend, et c’est parti. Avec les réseaux, les phénomènes de communauté ont apporté un nouveau paramètre… Mais l’injustice autour des talents a toujours existé. Et je ne parle même pas des histoires révélées par CopyComic, que tout le monde a bien mis sous le tapis.
Revenir sur le terrain comique…
Mon impression ? Plus on ouvrira les postes à des gens du terrain, plus on bénéficiera de leviers pour décortiquer l’humour. C’est assez désastreux, actuellement. Les personnes les plus actives sur les plateaux et passionnées d’humour se coltinent souvent des jobs en billetterie. Ou pénibles, ou sans reconnaissance, ou tout cela à la fois. Et même celles qui disposent d’un capital de plusieurs décennies d’expérience se font snober. Alors que leurs besties sont dans l’équipe des Auguste ! Leur marge de manœuvre est clairement limitée.
…quand serons-nous conviées à la fête ?
Une récente étude universitaire décrit ce plafond de verre de la sorte :
[Si] le secteur se féminise effectivement et qu’une parité aux postes de direction est presque atteinte dans certaines structures, d’autres inégalités de genre ainsi qu’une domination masculine perdurent. Les femmes ont plutôt tendance à occuper des postes administratifs, considérés comme moins prestigieux, tandis que les hommes sont plus nombreux à occuper des postes artistiques, et donc des postes de direction, conditionnés par le statut d’artiste dans les structures étudiées. Enfin, quand les femmes occupent un poste artistique, elles se situent généralement dans des structures à plus faible budget. Cavalier D. et al. (2025). Diriger au féminin ? Adoption et adaptation de l’ethos managérial par les femmes dans les structures labellisées du spectacle vivant. [Mémoire de master, Sciences Po Strasbourg].
Renouer avec la cohésion et l’empathie
Le discours de Marion Mezadorian, célébrée aux Auguste pour son écriture de Craquage, souligne la prolifération des productrices, programmatrices, etc. et son apport positif. Bien sûr, les nommés n’étaient pas paritaires. Les médias ont souligné que le jury a voulu mettre à l’honneur les femmes en choisissant les vainqueurs. Nous sommes en 2026 et on peine encore à mettre en lumière les œuvres dans les comptes-rendus de la presse. Le travail est donc encore devant nous ! Enfin, eux (coucou, on existe).
Cette absence d’intégration des talents de l’ombre, récemment pointée par le syndicat de la Scène Indépendante, pèse lourdement sur le milieu du spectacle. Même en ayant des rôles à jouer, ces personnes sont muselées de l’intérieur. En lutte permanente, elles rappellent sans cesse leur combat pour faire bouger les lignes. Tous ceux qui mettent en doute leur combat se fourvoient, je pense. Je les ai même vues, pour certaines, dialoguer avec de sombres personnages en délivrant des masterclass d’empathie. Il va nous falloir s’en inspirer cette année !
Je repense à Elena Nagapetyan, insultée et dénigrée pour une vidéo verticale remixée par un militant. Face à ce naufrage, je cherche désespérément à raviver un désir de cohésion. Renseignez-vous vraiment sur les gens avant de relayer des attaques ad hominem. Même s’ils produisent des contenus de basse qualité. En l’occurrence, Elena est bien plus drôle sur scène que sur certaines vidéos, mais c’est la merdification des réseaux qui la poussent à suivre en partie cette ligne artistique. Qui d’autre collabore avec Stéphane de Groodt en ce moment ? Elle, justement, ce que tout le monde ne peut pas faire !
Qu’on la critique de manière constructive, avec plaisir… Mais toute dérive doit être condamnée. En effet, nous avons vu de nombreux cas de cyberharcèlement à la suite de stories de personnalités engagées ces derniers mois. Être responsable, c’est l’affaire de tous et les réseaux poussent vraiment les contenus négatifs. Leur impact sera décuplé…
Quelques pistes pour esquisser un rassemblement artistique
Quelle moralité ajouter à ce long papier ? Personne n’est parfait, tout le monde est humain. L’époque et les réseaux n’aident pas beaucoup. Allez voir le nouveau spectacle de Thomas Wiesel, Société écrans, ça pourrait vous aiguiller.
Si nous divisons ou blessons par nos prises de position, nous avons encore le pouvoir de les réparer. Ma porte est ouverte (vraiment). Rappelons aussi que je peux, et que je me suis déjà trompée. J’espère que cela vous aidera à relativiser. Sans transition, voici ma liste au Père Noël pour cette année :
- mettons à plat les quiproquos qui nous divisent ;
- protégeons les acteurs de l’humour des violences ;
- préservons la liberté d’expression sur scène et à propos de la scène.
Tout cela rappelle un peu la charte des comedy clubs, vous ne trouvez pas ? Peut-être était-ce une pas si mauvaise idée ? À méditer.
Et la tier list stand-up ? Où est-elle ? Quels sont ses réseaux ?
Vous la voulez, cette tier list ? Vraiment ? Une machine à diviser, à exclure ? J’en use seulement pour jauger les forces en présence et me confronter à mes propres biais. Elle ne me satisfait pas pleinement, pour tout vous dire.
De même, comment pouvons-nous offrir une hiérarchie scientifique lorsque des artistes comme Vérino est à la fois inclassable et invisible ? La conclusion de ce podcast risque sans doute de vous apaiser…
Pour ne pas vous laisser désœuvrés, même avec ce supplément, j’ai une nouvelle pour vous. Dans les prochaines semaines, vous découvrirez un top 50 de spectacles à découvrir ce printemps. Pour contrer la saison des terrasses, je vous réserve une sélection large et curieuse. Je me réjouis déjà de vous la partager !