J’ai coécrit une vanne pour la première fois. Ça a marché. C’était étrange.

Juliette 31/03/2018

Depuis que je suis montée sur scène, je raconte constamment que je n’ai pas envie d’y retourner. Pour le moment. Je n’aime pas la performance, le fait de jouer, simplement l’écriture. Et j’ai tenté une autre méthode : proposer une suite au sketch d’un humoriste.

Je viens de passer une semaine nulle. A base de remise en question de qualités habituellement reconnues. Je travaillais sur un projet de conception, j’écrivais un story-board. Ce n’est pas comme les story-boards de BD ou de cinéma, c’est à des fins de formation numérique. Dans le même temps, sur le spot du rire, j’ai constamment des compliments sur mon écriture. Ce mois-ci, malgré une audience encore restreinte, vous êtes nombreux à avoir lu au moins un article sur le site. Merci à vous pour ça, c’est encourageant pour la suite !

Comedy Club thérapie

Dans ce contexte de remise en cause ma personne et mon savoir-faire, je suis allée au Paname Art Café pour soigner mes maux. J’ai de la chance : depuis que Jean-Philippe de Tinguy remonte sur scène, j’ai accès au médecin le plus efficace. Même si ce sont des blagues et que ça n’a pas l’air thérapeutique. Je vous raconterai peut-être un jour pourquoi ça l’est. Si vous me croisez et que vous me demandez les détails, sachez juste que ça peut durer 90 minutes. Il y a tout une histoire de timing, d’effet papillon, je crois que personne n’a toute l’histoire. Bref.

Quelques jours ou semaines plus tôt, j’étais dans le métro. En ce moment, il y a le concours de poésie de la RATP, et voir cette affiche m’inspire. Ça m’a fait penser à ceux qui jouent avec les mots et aux nouvelles blagues de Jean-Philippe. Il arrive à nous faire rire sur l’alphabet, et j’ai trouvé une suite potentielle. Je l’ai écrite jusqu’à arriver à ma station. Alors que je marchais du métro à chez moi, j’avais encore des idées qui venaient et je riais toute seule sur le chemin. J’ai dû ressortir mon téléphone deux ou trois fois pour ne rien perdre de tout ça. Et j’ai laissé ce moment d’écriture de côté, j’attendais le bon moment pour lui proposer. En sachant aussi qu’il n’y aurait peut-être pas de bon moment.

Les 3 phases d’un plateau

Quand je vais à un plateau, il y a 3 temps :

  1. j’arrive dans le plateau et je cherche les têtes familières ;
  2. j’assiste au spectacle ;
  3. je parle quelques minutes avec les artistes que je connais.

Ce mardi-là n’était pas comme les autres. J’étais en retard. La faute à plusieurs facteurs : le métro avait un problème, j’ai découvert Ammoniacal… via Jean-Philippe et le plateau était assez tôt : 20 heures. Je suis plus habituée au 33 Comedy à 20h30, c’était un peu plus serré. Par conséquent, la première phase était plus courte. Je remercie quand même les serveurs du Paname qui connaissent par cœur ma commande : un jus de banane. En fait, j’ai une superstition : j’ingurgite une banane (ou du jus de banane, mais ça marche moins bien) chaque jour où Jean-Philippe joue quelque part. Vous imaginiez si je n’aimais pas ça ?… Un jour, j’ai fait un combo aubergine, banane et yaourt à la fraise de Plougastel. Les connaisseurs savent qu’il manquait le Kinder Bueno, mais ça fait beaucoup de sucre.

Une mauvaise blague m’envoie dans le décor

Le spectacle se passe bien, je n’ai pas trop l’habitude de parler aux autres humoristes mais j’apprécie leur humour. Pour tout vous dire, j’ai oublié qui jouait, il y avait peut-être Nick Mukoko à la présentation… Je prépare ma contribution au chapeau, et Jean-Philippe est dos à la cuisine du Paname, face aux gens qui sortent un par un de la cave du Paname. Et là, il me demande :

Ça roule ?

A ce moment précis, mon instinct prend le contrôle. Je m’apprête à dire la pire réponse que l’on puisse imaginer : en fait, j’ai pas de pneus, alors… En le disant, je me suis dit que c’était un terrain glissant. J’étais vraiment mortifiée de ma réponse, indigne du spectacle que je venais de voir. Il constate que l’écriture du spectacle va bon train, et je lui dis que je n’ai pas écrit une ligne en bougonnant.

Help yourself: un podcast pour cerner l’écriture de sketches

Voir sur le web – Podcast | Hadrien et Mathieu

Faire oublier la blague, vite

C’est à la fois une réponse non engageante et un pur mensonge. Je pars du Paname assez penaude, en me disant qu’il faut rectifier le tir. Je lui envoie un message bizarre, comme j’en ai l’habitude, dans lequel je confesse le mensonge et j’essaie d’analyser pourquoi j’ai menti. Un psy aurait adoré voir le côté tortueux. Mais ce qui est important, c’est que je me suis créé l’opportunité de parler de ce que j’ai écrit pour son sketch à lui.

Et comme je le connais un peu, je sais qu’il faut deux choses :

  • conserver du mystère autour du contenu plutôt que le dévoiler ;
  • ajouter la notion d’amusement et faire comme si j’avais pris cet exercice d’écriture à la légère, que c’est trois fois rien.

Bref, un savant mélange entre vulnérabilité, malice et génie. Dans le même temps, j’ai publié sur Facebook la blague avec les pneus. Le lendemain, je me réveille et je découvre la réaction de tous les comiques. On ne vit pas sur le même fuseau horaire, je suis une mamie qui se couche souvent à 22 heures. Pour une fois que j’évite le 0 like, je jubile un peu. Et Certe Mathurin me complimente sur mon écriture sur un autre contenu.

Adapter l’idée, l’écriture de l’autre à sa propre interprétation

Pendant ce temps, Jean-Philippe a mordu à l’hameçon et je lui balance le texte. J’y crois un peu, tout de même, mais j’entre dans une phase angoissante où j’espère ne pas avoir pondu de la semoule. C’est quand même difficile dans le monde dans lequel on vit. Je veux dire, ça n’a pas l’air très naturel comme méthode de ponte. Je m’enfonce ? Allez, on enchaîne !

Le mercredi soir, quelques heures après avoir pris connaissance du texte, il a tenté quelque chose. Je ne pouvais pas être là parce que j’étais au spectacle de Florent Mathey, une expérience particulière. Mais Jean-Philippe m’a dit qu’il me dirait comment ça s’est passé. Evidemment, c’est moi qui l’ai relancé en milieu de matinée le jeudi matin. Je ne pouvais pas rester dans un tel suspense, comprenez-moi !

Il m’envoie l’extrait audio, et là, j’ai compris un peu mieux encore le talent des humoristes. Ils savent vraiment adapter les idées à leur univers. Il reste l’idée de base, mais il a réécrit tous les exemples et a étiré mon idée de fin. J’avais écrit ce que je pensais être une chute ou une transition, en disant que ce que je venais d’écrire, ce n’était pas facile. Il l’a changé en un passage sur le travail et a développé d’autres idées avec du jus (suite à un passage sur une banane… Je jubilais). Tout cela sur une phrase qui me paraissait complètement anodine. Chapeau l’artiste. J’espère que le public du mercredi soir a été généreux en chapeau, d’ailleurs.

Un spectateur inspecte l’acteur*

Vendredi soir, Jean-Philippe est programmé à 19 heures. Je ne rate pas l’occasion de voir le résultat. Horaire plus compliqué, la salle n’affiche pas complet. Or, ça marche encore, et ça lui a donné envie de creuser d’autres trucs. Je lui dis que j’ai justement une idée. Quelques minutes plus tard, je le recroise, il ne comprend pas. Il pensait que je lui renverrai un texte, alors que là, je n’avais juste qu’une interprétation basique du rêve dont il parle sur scène.

C’est plus difficile pour moi de développer une idée qui parle de lui : ça me semble encore étrange de parler pour quelqu’un d’autre. Les vannes que j’ai initiées n’étaient pas dans l’introspection. J’ai l’impression que les auteurs commencent toujours par une discussion, prennent le temps. Donc, il faudrait prendre le temps de le faire…

Quand j’aurai l’occasion, j’aimerais bien tenter le coup, voir ce que je peux apporter. Il y a des volontaires parmi les comiques ?

*Ceci est le titre d’un des sketches du spectacle Eric Ké Ramzy. Je vous le conseille : Ramzy, membre du public, essaie de prendre le micro d’Eric qui joue un stand-upper raciste. Une parodie brillante qui est malheureusement méconnue.

Crédit photo : © Fabrice Mawule Houessou

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