CopyComic et plagiat chez les humoristes : débrief de l’enquête d’Envoyé Spécial

Juliette 25/03/2018

Jeudi dernier, Envoyé Spécial consacrait un reportage au plagiat chez les humoristes. Élise Lucet et ses équipes n’ont rien à perdre dans le milieu du spectacle vivant, et c’est une très bonne chose. Le lien entre Kader Aoun et les plagiats révélés par CopyComic était murmuré sans être vraiment brandi face caméra. Tomer Sisley, lui, était en première ligne. Après tout, lui-même jugeait que le stand-up était un tremplin nécessaire pour atteindre son vrai but : le cinéma. Les interviews promotionnelles de l’époque l’attestent.

Identité de CopyComic : un coupable, vite !

Comment expliquer cette discrétion favorable au producteur à succès ? La présomption d’innocence, l’attente d’un jugement face à la justice ? Peut-être. Mais nous avons tous intérêt à voir cette affaire étouffée. Entre le Paname Art Café (qu’il ne gère pas mais où il intervient pour la programmation) et les excellents artistes épaulés par Kader Aoun, on comprend vite que l’homme est influent.

Présenté comme discret et talentueux, il s’est retrouvé d’un coup dans la tourmente. Et puis il y a eu l’affaire « Mo Maurane est-il CopyComic ? ». Mo Maurane, c’est ce gars qui tient sa scène, n’embête visiblement personne et soutient ses pairs. Tous progressent calmement, loin de la ferveur du One More Joke ou… du Paname Art Café, justement.

Comme d’innombrables êtres humains, Mo Maurane maîtrise l’anglais et le montage vidéo. Nul besoin d’être un enquêteur hors-pair pour appliquer deux-trois filtres sur LinkedIn et constater qu’ils sont nombreux à partager ces facultés. C’est sur ce postulat que Kader Aoun se serait basé pour accuser Mo Maurane.

Soit, on peut envisager qu’un moment de paranoïa l’ait atteint. Mais ce n’est, au fond, pas cette histoire qui m’a le plus choquée. Bon, j’ai effectivement bondi de ma chaise quand Tomer Sisley a affirmé ne jamais avoir prétendu écrire ses vannes – son DVD Stand-up contient malheureusement des bonus…

CopyComic et protection des sources, à quoi bon ?

En réalité, le pire, c’est cet article de GQ qui prétendait avoir démasqué CopyComic… parce que Mo Maurane a conversé avec CopyComic sur Twitter ! Ça risque de m’attirer des ennuis pour confesser que moi aussi, je l’ai mentionné. Et ce même journaliste aussi. Inception. Mais qui croire, maintenant ?

Blague à part, je ne sais pas quelles sont les pratiques déontologiques des rédactions. Il m’avait naïvement semblé que la protection des sources était un socle de l’éthique journalistique. Mais je dois ignorer les nouveaux codes du métier… L’article a fait l’objet d’un bad buzz : France 2 a « innocenté » (sic !) l’humoriste. Quelque chose nous échappe, sans doute.

L’article, que je ne relaierai pas pour l’incohérence de son rendu final, dédramatise le plagiat. Je plains Jean-Marc Dumontet d’avoir été dérangé pour y pondre une citation. Et l’attaque sur le niveau scénique de Mo Maurane était à charge, complètement gratuite. On ne compare pas Fary et Mo Maurane sans argumentation.

CopyComic, lanceurs d’alerte et transparence

CopyComic a pleinement le droit de garder l’anonymat, qu’il soit humoriste ou non. Compte-tenu de l’attaque sur Mo Maurane, il en a le devoir aujourd’hui. Le public, les artistes honnêtes et le personnel des salles de spectacle n’ont pas à pâtir des raccourcis pris par des gens paresseux face au processus créatif, aussi influents soient-ils.

Et si l’idée était de faire émerger le stand-up en France avec du contenu sûr, c’est prendre les gens pour des idiots incapables d’apprécier un « nouvel art ». Dernière chose aberrante : ces derniers temps, j’entends de plus en plus des histoires de boycott dans l’humour. C’est un phénomène visiblement répandu, puisque j’ai entendu 3 anecdotes sur le sujet ce mois-ci. Ça ne concerne pas uniquement le Paname, par ailleurs !

Vous ne verrez pas certains humoristes dans telle ou telle salle parisienne. Les raisons sont diverses : proximité entre les lieux de spectacle, mauvaise blague qui a mal tourné (celle-ci me désole mais je peux la comprendre en un sens)… et bien sûr, Mo Maurane ne devrait pas revenir au Paname de sitôt.

Les victimes ? Encore une fois, le public qui n’a rien demandé, à qui l’on impose des têtes d’affiche. Beaucoup sont méritantes, mais j’espère qu’à l’avenir, des initiatives indépendantes vont faire émerger des talents de plus en plus diversifiés. Moins il y aura de collusion et de conflits d’intérêt dans ce secteur, mieux il se portera. Pour information, j’irai bientôt à la rencontre des fondateurs d’Au Balcon, un site de critiques théâtrales et culturelles qui n’a pas peur de froisser… et le public a son mot à dire !

Retombées

La comédie a perdu son sourire, donc. Mais je vous rassure, tous les secteurs ont leurs secrets. J’en connais bien deux ou trois, qui vont de la politique aux sports mécaniques. Quand on débute un média dans ces secteurs, on peut être intimidé quand on commence à bien connaître le milieu.

Pour l’heure, Le spot du rire n’a reçu aucune menace ou demande de suppression de contenu. Mais il est évident que cela arrivera. Ça m’est arrivé deux fois en journalisme automobile. Oui, ça paraît aberrant puisqu’on traite de sujets légers, avec passion et bénévolement. Imaginez les reporters de guerre et autres journalistes emprisonnés aux quatre coins du monde, condamnés pour avoir voulu informer.

Je souhaite simplement que les personnes qui ont mal agi prennent leurs responsabilités et reconnaissent, expliquent leurs actes. Avant de condamner, je veux surtout comprendre. Je veux que le Paname Art Café et les autres artistes soutenus par Kader Aoun Productions, par exemple, puissent continuer à avancer sereinement. J’imagine aussi que cet homme a sûrement gravi les échelons de l’humour avec un talent en production, détection de talents et connaissance de l’humour. J’attends avec impatience de plus amples explications…

Et le miracle se produisit

Septembre 2018. J’attends un plateau d’humour au Paname Art Café. Comme souvent, Kader Aoun discute avec des humoristes à l’extérieur. Il me demande s’il peut me parler dehors, et je comprends qu’il va mentionner l’article. Je m’attendais au pire, compte-tenu du reportage d’Envoyé Spécial.

Malgré le portrait dressé dans le documentaire, je n’ai pas subi de menaces. Il était évidemment mécontent de l’article et la discussion n’était pas agréable. La presse l’a en effet dans le collimateur suite à l’affaire CopyComic, comme cela est expliqué dans l’article. Or, si ce n’était pas agréable, l’échange était très cordial et il a pu exprimer ce qui le gênait. J’ai simplement changé le titre de l’article, dont je comprends l’aspect problématique, et apporté de nouveaux éléments indépendants de Kader Aoun. L’interprétation du titre pouvait en effet nuire, et ce n’était pas l’intention. Je précise que Kader Aoun ne m’a pas ordonné de modifier quoi que ce soit, je le lui ai proposé spontanément.

L’objectif de ce site est d’informer avec indépendance. D’apporter un éclairage supplémentaire quand un reportage peut lancer une polémique. Et que cette polémique entraîne d’autres publications : qui croire, dans un tel contexte ? Un conseil : méfiez-vous de tout ce que vous lisez…

A ce titre, comme vous avez pu le lire, tous les relais d’accusation sont abordés ici au conditionnel. Cet article essaie surtout de comprendre comment un article anti-lanceur d’alerte a pu sortir de la rédaction de GQ. Il explique aussi que l’on veut voir le Paname Art Café continuer de tourner comme une horloge. Kader Aoun ne délivre pas d’interview sur ce sujet, préférant faire vivre les lieux et les artistes dont il a la responsabilité. C’est son droit, et je n’irai pas à cet encontre. Je suis reconnaissante qu’il soit venu m’expliquer son point de vue sans animosité.

J’avais formulé le vœu de plus amples explications, voilà qui est fait. Cette prise d’initiative est, à mon sens, bénéfique pour le futur de l’humour. Cet événement peut signifier que la situation va s’apaiser. Tout le monde l’espère.

Crédits photo

© France 2 / Envoyé Spécial / Capture d’écran francetvinfo.fr

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