Monter sur scène 2 : plus dur que lors du baptême du feu !

Juliette 20/06/2018

Lundi 18 juin, je suis revenue sur scène au Jardin S’enjaille. Ce nouveau plateau accueille autant de découvertes que de confirmés. Betty Durieux m’a proposé d’y jouer, ce à quoi j’ai répondu oui. Retour sur une expérience intense.

Cinq minutes ? Top chrono !

J’ai tellement changé d’avis sur le texte. L’idée de conserver la même chose que pour ma première fois au 33 Comedy ne me tentait pas. Alors, changeons la fin. Après tout, je l’ai brodée sur scène au dernier moment. J’avais une idée : dire que passer du temps dans le public des plateaux m’a changé la vie. Et puis, il y avait cette anecdote, passée peut-être inaperçue : je ne suis pas les humoristes jusqu’à chez eux. Je ne sais pas, c’est sorti un peu comme ça.

Après la première, je voulais aussi faire table rase de ce qui a dérouté. Exit la kryptonite, Philippe Stark et les marques de céréales. Que mettre ? Le documentaire Get up stand up m’offre une réponse. Dedans, j’y vois Pierre Thevenoux. Ni une, ni deux, je crie en m’adressant à l’écran plat : « c’est Pierre Thevenoux ! ». Bonheur de voir que je suis la seule à avoir ce comportement, je pars là-dessus. Difficile de réitérer mon apostrophe à un meuble hors contexte, mais je reste sur mon cap.

Changement de cap

Un événement m’en fera dévier. L’Underground Comedy Club, samedi soir. Je parle vite fait du sketch à mon guide spirituel malgré lui, mon phare parmi les humoristes : Jean-Philippe de Tinguy. Il me dit que ce n’est pas forcément compréhensible cette histoire de télévision. Je ne l’écoute pas, la soirée passe.

Puis je repense à la soirée. Au moment où je lui dis que je prends le même trajet que lui parce que j’ai de gros mollets. Bingo, personne ne peut faire ça. J’ai donc fini par orienter ce cinq minutes sur Jean-Philippe, sans le citer explicitement. Après tout, n’était-ce pas le conseil initial de Fred Cham ? Et puis, on s’en fout.

Je ne m’en foutais pas. Je me disais : « Tu vas vraiment faire ça ? Et si on remonte à la source, et si les sous-entendus ? » Foutaises, ils n’ont pas attendu mon cinq minutes pour exister, ces pourparlers. Puis il reste trois jours, tu ne peux plus reculer.

Le jour J

Motivations floues, expérience scénique inexistante, frustration face au travail d’apprentissage et à l’inexpérience. L’envie me quitte, me fait glisser vers une torpeur face à l’exercice. Vivement le 18 juin, vers 22 heures, que cette plaisanterie cesse.

Je passe en deuxième. Rey Mendes finit son passage et m’appelle sur scène. Je suis incapable de savoir si je vais me rater. Ghislain et Nadim me soutiennent comme des damnés. Le premier a même refusé une scène parce qu’il m’a promis sa présence. Pour rappel, c’est lui qui m’a fait jouer pour la première fois. Ghislain est mon fan le plus actif, en quelque sorte !

J’arrive sur cette scène, les mots sortent vite. Trop de texte. Un rire. Je commence à prendre la confiance. Trop : je pars sur un truc sur le prénom Marthe que j’ai trouvé au dernier moment. Ça ne sert à rien, mais c’est si frais que je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir. C’est forcément génial. En vrai, personne n’a compris.

Quand le silence s’installe, c’est comme si je prends un coup sur le ring. Je titube, approximation des transitions. Ça devient n’importe quoi, j’ai l’impression de me faire manger sur place et de ne pas pouvoir répliquer. Je raconte n’importe quoi, quelle idée de prendre un spot comme ça, sur un plateau ? Sauvez-moi.

Instinct de survie

Et puis zut. Il faut tenir : j’ai encore une pelleteuse de mots en chemin et deux minutes trente. Il faut embrayer sur les mollets. Oups, j’en parle dans le désordre. Au moins, ils ont ri quand j’ai dit qu’ils étaient gros. Mes approximations s’expriment par l’expression « grosso modo ». Je le dis à chaque phrase, mais je n’en sais rien. Mode survie.

Je crois que les gens ont compris que je suis un peu dérangée, ça ricane un peu. Je veux partir. Mais la chute, je l’ai réécrite huit fois. J’y tiens. En vérité, dès que j’y ai tenu, ça s’est bien passé. Même si j’ai tenu le micro avec deux mains, comme un enfant enlacerait son doudou. Mode survie, ça rend mal sur les photos. On s’en moque, c’est presque fini.

Il faudra revenir sur scène pour les « actualités ». Moi qui adore ce moment, je n’ai aucune envie de le vivre aujourd’hui. Je suis fébrile, je parle de mon site où je parle de tous les autres humoristes sauf moi. Aveu de faiblesse : je ne fais pas partie du gang, ce sera la dernière.

Pourquoi monter sur scène, déjà ?

La première scène, c’était pour voir. Faire comme les humoristes. La deuxième scène, c’était plus sérieux. Mais je la refusais. Cette question me hante : le fais-tu pour les bonnes raisons ? Et d’ailleurs, c’est quoi la raison ? Parce que le couplet sur le dépassement de soi, ça va cinq minutes. C’est dur, mais ça n’a rien à voir avec Koh Lanta.

J’ai trouvé la vraie raison. Exister aux yeux des autres humoristes. Cette hantise de disparaître du milieu et qu’on ne me calcule plus est bien là. Cette peur panique d’être jugée utile juste parce que je parle des gens, mais qu’en vrai, ils n’en aient rien à faire. En tout cas, c’est une raison que je jugeais insuffisante.

Puis des humoristes ont insisté. Ils avaient trop envie de me voir jouer. C’est très bizarre comme sensation, moi, j’ai envie de les voir jouer. Donc, une manière d’exister pour eux serait de jouer ? Ai-je envie de le faire ou de faire plaisir à ceux qui le veulent ? Suis-je comme Terry dans Brooklyn Nine-Nine, avec son fétichisme des yaourts et son envie que tout le monde l’aime ?

Des excuses et du blabla

Je vous l’avoue : les excuses que j’ai trouvées pour ne plus le faire sont trop faibles. Trop de travail ? Mauvaise foi : tu as passé ton week-end à regarder les 24 heures du Mans et la coupe du monde. Je ne sais pas jouer ? Ben apprends. Pas de plaisir ? Tu as cru que la scène est un parc d’attractions ?! En plus, les gens ont ri, alors calme-toi. Je te soupçonne même d’avoir dit que c’était nul pour que les gens te disent que c’était bien. Ton ego en a redemandé, c’était sale. Ne dis pas que tu ne vas plus jouer parce que tu finiras par le refaire. Tu as juste la flemme mondiale de tenter un truc pour de vrai. Problème de babtou fragile, juste, tais-toi, fais tes vacances vivifiantes et on en reparlera au retour.

Comme vous le voyez, je m’aime bien. On a tendance à être la personne la plus critique envers soi-même et en même temps à ne pas accepter les critiques. Surtout celles que l’on ne s’est pas adressées à soi-même. J’ai reçu tellement de messages de soutien et comme à chaque fois, je suis intriguée. Pour le moment, il faut que je rattrape mon retard sur les articles du site, et on reprendra cette réflexion scénique au moment voulu.

Monter sur scène : en résumé

Monter sur scène, c’est grisant. Il est facile de décrocher un spot non rémunéré. Les découvertes au Jardin S’enjaille ne touchent rien. Par contre, affronter la peur du bide et des silences gênés est très difficile. On a tendance à vouloir s’en protéger. C’est pour ça que chaque bide passe par un renoncement de l’artiste sur scène. Souvent, le ressenti est faussé. D’où l’écart entre ce qu’on ressent et ce que le public vit.

Je ne sais pas si la scène est viscérale pour moi. Beaucoup décrivent ça comme une évidence. Une drogue. Je n’en prends pas, je ne peux pas le savoir. Tout ce que je sais, c’est que quand la pression est retombée, ça allait beaucoup mieux. Ce sentiment de liberté face à l’absence d’obligation de jouer… Cette idée de retrouver ma vie normale m’a séduite.

Mais j’entends les encouragements des autres de continuer. Le fait de ne pas parler gynécologie sur scène me galvanise, je me sens différente. Et voir la tête de Malik Bentalha partout me rappelle que lui ne se pose pas de questions. Il ne se dit pas qu’il n’est pas pertinent sur scène ou grand écran, il prend la place, sans gêne face à son plagiat. Ainsi, il profite des gens comme moi qui se disent qu’être honnête ou ne pas jouer les jeux politiques ne mène à rien. Il se nourrit de mon découragement et de ceux des autres, mais il ne devrait pas. Peut-être que ça me fera revenir. Affaire à suivre !

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