Humour instantanĂ© – Lettre Ă un humoriste, pour son jour sans
Face au jour sans, et plus gĂ©nĂ©ralement aux revers, je voulais Ă©crire Ă quelquâun. Lâhumoriste concernĂ© aurait pu en ĂȘtre un autre, tant ils partagent ces moments-lĂ . MĂȘme lors dâactes manquĂ©s et manques de rĂ©ussite, il subsiste une expĂ©rience forte.
Je ne voulais plus venir ce soir-lĂ . Tard. Malade. Rien dans le ventre. JâĂ©tais avec un autre, je nâimaginais pas te voir en spectacle dans une poignĂ©e de minutes, mon assise Ă©tait trop confortable. Je sentais que pour moi, ça allait devenir un jour sans.
En plus, jâavais envie de suivre mon acolyte et ne pas me retrouver seule. Lâautre bout de Paris ? Jâai une petite marge. Quand je mâaperçois que je ne suis pas si loin de ta salle de spectacle, je jubile. Je me mets en Ă©tat de marche, il se met Ă pleuvoir fort. Le mĂ©tro aĂ©rien rejoint, je regarde les quelques stations qui nous sĂ©parent. Sereine, heureuse de calibrer un emploi du temps de ministre. Pour la premiĂšre fois, je mâaccorde le temps de souffler.
Le sourire au lĂšvres, je mâapproche de mon endroit prĂ©fĂ©rĂ©. Ton spectacle, je lâai vu ailleurs. Dans de plus grandes salles, mais plus mĂ©connues. Ici, lâambiance promet dâĂȘtre diffĂ©rente.
La pluie a cessĂ©, elle reprendra quand MĂ©lissa nous fera rentrer. 21h32. Tout sâenchaĂźne Ă une vitesse folle, jâai Ă peine le temps de me dĂ©vĂȘtir. La premiĂšre bande son lancĂ©e, je ris dĂ©jĂ de connivence. Je connais cette voix â celle de ton acolyte de baladodiffusion, Ă de maintes reprises. Sera-t-il en premiĂšre partie ?
Eh non, tu Ă©merges de la minuscule scĂšne, tirant le rideau par tes propres moyens. Bienvenue dans le dĂ©but de ta carriĂšre. MĂȘme si toi aussi, tu souris, tu caches un lĂ©ger malaise.
Pilote automatique
Le dĂ©bit de parole est trop rapide et les enchaĂźnements mĂ©caniques. Je sens dâemblĂ©e que cela cloche, comme si nous avions rĂ©pĂ©tĂ© les mouvements du comique pendant tant dâheures. Je ris beaucoup, mĂȘme si je suis en dĂ©calage complet avec le public.
Câest quâil ne te connaĂźt pas. Il est timide face Ă lâenjeu. Une premiĂšre fois, dans cette promiscuitĂ© : les interrogations se multiplient sans doute dans leurs esprits, alors quâil faudrait lĂącher prise.
Moi, je sais. Je sais ce que tu vaux, tu mâas fait lâhumour exactement comme il le fallait, avec le bon rythme et les bonnes punches. Je me sens lĂ©sĂ©e, mais je ne me lâavoue pas tout de suite. Quand on adule, on commence par pardonner un peu, panser la plaie, faire le dos rond pour mieux traverser lâinstant.
Mais le problĂšme, justement, câest que je sais. Jâai dĂ©jĂ connu tout ce cirque, et jâai dĂ©sirĂ© autre chose dans ce nouveau cadre. Ăgalement, jâai imaginĂ© la scĂšne, telle un fantasme. Jâai pris la tempĂ©rature du lieu, et lâambiance Ă©tait simplement en dĂ©calage.
Bien sĂ»r, une fois lâacte de cette piĂšce terminĂ©, je tâai remerciĂ© pour ce moment. Je nâai pas su trouver les mots, car quand on Ă©prouve un attachement scĂ©nique, on est perdu. La critique immĂ©diate est proscrite, mais jâavais tant dâattentes non formulĂ©es. Le problĂšme Ă©tait lĂ : si je tâavais dit que je voulais une autre mĂ©thode ce soir-lĂ , tout aurait Ă©tĂ© plus fluide.
De lâexpression dâattentes pour combattre un jour sans
Mais non, je me suis tue. Jâai niĂ©, enfoui, mon dĂ©sir de spectatrice, jusquâĂ ce quâil me revienne en pleine figure. Je voulais foutre en lâair ton autodĂ©rision, tes complexes de comique. Ce soir-lĂ , je tâai adoubĂ© comme lâhomme de la situation, je voulais simplement te voir passer un cap. Plus Ă©motionnel, moins dans lâexcuse de ta personne, un peu plus premier degrĂ© et dans une forme dâintensitĂ© dramatique.
Je voulais une autre mise en scĂšne, mais jâai aimĂ© quand mĂȘme. Câest sincĂšre, mĂȘme si câest dit maladroitement. Maudit jour sans. Tu as Ă©tĂ© sans doute plus dur avec toi-mĂȘme, car tu officiais sur lâĂ©chelle « ai-je Ă©tĂ© bon ou non ? ». Tu nâas juste pas fait le pas de cĂŽtĂ© que jâanticipais. JâĂ©tais venue pour oublier une douleur, une peine indicible. Parce quâen spectacle vivant, on rit, mais on vit aussi et on prend parfois des coups au moral. Plus on ressent les choses intensĂ©ment, plus on cherche Ă compenser un manque, comme un patchwork Ă©motionnel.
Tu ne comprendras peut-ĂȘtre pas tout le sous-texte, ou tu as de quoi extrapoler vers une mauvaise interprĂ©tation. Tout ce que je voulais dire, câest que je sais que tu vas revenir plus fort. Ă lâheure oĂč jâĂ©cris ces lignes, tu es lĂ oĂč tu dois ĂȘtre, lĂ oĂč jâaurais dĂ» te voir. Mais je suis ravie de tâavoir vu dans de mauvaises conditions, car je tâai compris et regardĂ© comme jamais. Jâai entrâaperçu ton prochain spectacle ou ton prochain style comique. Merci de mâavoir offert ça : câest à ça que servent les soirĂ©es dâapparence en demi-teinte. Construis sur ça et rien ne pourra plus tâarrĂȘter.