Rétro spot 2/3 – Comment j’ai rencontré Marion Mezadorian

Juliette 19/03/2020

Pendant que tout le monde reste chez soi, j’ai décidé de vous livrer des écrits que je n’ai jamais publiés. Bien gardés au chaud, ils relatent mes premières impressions et motivations dans le monde de l’humour. Le second épisode revient sur ma rencontre avec Marion Mezadorian… Bonne lecture !


Mon premier festival comique

Pour faire émerger les artistes et me permettre de les découvrir, des personnes remuent ciel et terre. Certaines soirées, comme le Festival d’Humour de Paris (FUP), leur offrent une tribune assez tôt dans leur carrière. Derrière ces projecteurs, vous découvrez une femme très respectée dans le milieu : Antoinette Colin.

Lorsque j’ai entendu parler d’elle pour la première fois, j’imaginais une personne âgée – dans ma famille, l’Antoinette que je connais est arrière-grand-mère. Inévitablement, j’étais surprise de découvrir une femme qui n’avait pas encore 40 ans lors du premier FUP. Elle se qualifie d’autodidacte, ce qui me parle énormément. Je préfère même ce type de success stories à une ascension avec la lutte des classes comme toile de fond. Plus concret, moins romanesque.

Antoinette Colin voit de nombreux jeunes humoristes passer. Elle organise régulièrement les auditions du Point Virgule, le théâtre dont elle assure la direction artistique. Sélectionner les artistes, c’est prendre position. Au départ, je trouvais très déroutant de décider qui est bon artiste et qui ne l’est pas. L’analyse des sports de haut niveau me permet d’avoir du concret : des chiffres, des chronomètres, des résultats.

Ici, la part de subjectivité est indéniable. L’artiste est une machine qui oscille entre charme et névroses ou petits travers mignons, sans oublier son ego qui fera toujours parler. Lorsque j’assiste au Trempoint, le plateau d’humour du Point Virgule, je vois le résultat de cette sélection. Le Trempoint n’est pas à la pointe des talents humour : aucun lieu ne peut s’en vanter, à mon sens. La différence, c’est la précision des retours d’Antoinette Colin, celle qui construit sa renommée dans le milieu.

2017 : quand Antoinette Colin attendait de voir Marion Mezadorian révéler son potentiel

Cela étant dit, il existe un cas où j’aurais aimé qu’elle aille plus loin. Dans une vidéo promotionnelle de la tournée du Point Virgule, le Point Virgule on the Road, elle parle de Marion Mezadorian. Un peu gênée, elle parle des différences de niveaux entre les jeunes artistes qu’elle promeut. En coulisses, on murmure qu’elle a eu un coup de cœur pour Jean-Philippe de Tinguy, quitte à le propulser trop tôt sur les planches du Point Virgule. C’est une opinion que je rapporte, elle n’est pas mienne.

A contrario, elle résiste face à la machine de guerre motivationnelle qu’est Marion Mezadorian. Pour ces deux-là, je rêve de connaître les mécanismes qui ont forgé son opinion. Marion aimait profondément cette salle et nourrissait une véritable envie d’y jouer. Pour autant, elle n’a pas décroché de showcase.

Sur le même plan, Solène Rossignol a obtenu ce même dû un peu plus tard malgré une expérience bien moindre. Bien sûr, le talent de Solène est certain et a évolué dans le bon sens, mais j’aurais dit que c’est un peu tôt. Comme je ne comprends pas le succès de certains humoristes – même lorsque je constate que les salles s’abandonnent au rire. Je m’avoue vaincue, en réalité, face à ce qui pousse les producteurs à sélectionner des talents. Je ne parle même pas de ceux qui plagient, je n’ai aucune clémence pour ce type de passe-droit.

Marion Mezadorian, Antoinette Colin : une question de feeling

En synthèse, ce qui me lie à Antoinette Colin, c’est cet intérêt pour le feeling. En effet, considérer la subjectivité comme inévitable force à trancher et se dévoiler dans ses préférences. Le spectacle vivant a, en quelque sorte, permis à mes émotions de revenir en tête d’affiche. Plus jeune, je les voyais comme une faiblesse que je voulais cacher à tout prix. Aujourd’hui, elles me servent de guide. Depuis que je traîne dans ces milieux-là, j’ose pleurer au cinéma ou devant un bon film, rire aux éclats et ne plus me juger pour ça.

En matière de ressenti, Marion Mezadorian est bouleversante. J’ignore si elle fera le spectacle le plus grandiose ou si elle donnera la réplique la plus marquante dans les dix ans à venir. Je connais, en revanche, la singularité de cette personne. J’aime son optimisme véritablement sincère et jamais larmoyant, sa finesse d’esprit et sa capacité à ne pas se prendre la tête.

J’admire sa capacité à toujours paraître d’humeur impeccable, à aider son prochain à tout instant. Elle confie ses angoisses après coup, mais je peine toujours à y croire. Parfois touchée, jamais abattue : oui, elle me fascine, et je n’ai pas honte de le dire – je pourrais hurler cela à Jean-Jacques Bourdin sur RMC, si j’étais un homme politique, bien entendu. Et depuis, elle est devenue vraiment plus forte. Si bien qu’Antoinette Colin confiait sa fierté lors de la première de Pépites au Point Virgule. Le rêve de Marion s’exauçait, et c’était diablement mérité.

Retour en 2017

Au FUP, Marion Mezadorian avait très peur. Sur scène, le public n’a pas pu le voir : le sourire et le texte étaient là. Le problème, c’était son retour en coulisses où elle a lâché quelques mots pour confier son stress. Son micro n’était pas encore coupé : rire général. Pour moi, c’est l’un des moments les plus généreux et authentiques que j’ai pu vivre dans un théâtre, le fait de voir une personne se surpasser pour réaliser ce qu’elle souhaite, avec un mélange parfait entre force et fragilité.

Marion n’a pas obtenu de prix ce soir-là, mais elle a certainement retenu mon attention. Immédiatement après, Radio Nova l’invitait pour le dernier numéro en date de Lève-toi en vanne. J’ai évidemment revu le même numéro, mais avec une proximité bien différente. L’image de sa micro-interaction sur « l’astuce pour repérer les céli-bâtards » reste gravée dans ma mémoire. Elle désigne tour-à-tour chaque femme dans le public avec son auriculaire. Au-delà de ça, il y a son regard toujours chaleureux qui nous emmène dans son univers.

Encore une fois, je me suis sentie pleinement dans le spectacle. Cela ressemble à une sorte de flatterie qui vous ferait rougir malgré vous d’être au centre de l’action, un court instant. Pendant une milliseconde, vous vous retrouvez à avoir envie d’être en haut de l’affiche – pas parce que vous en avez envie, mais parce que vous avez envie d’être la star de votre existence. Une sorte de développement personnel sans lire de livres et se faire arnaquer par quelques gourous. Dans ce moment, tout est vrai, et c’est aussi jouissif qu’addictif.

Les premiers pas des Pépites de Marion Mezadorian

Quelques mois passent avant que j’achète un billet pour son spectacle. Elle joue alors à la Comédie des 3 Bornes, un lieu auquel je suis attachée même si on est plutôt mal assis. Je retrouve son optimisme dès les premières secondes. Elle manie un humour assez léger, une belle écriture et surtout une capacité à vous émouvoir aux larmes.

Le spectacle vivant vous fait beaucoup moins vivre cela que le cinéma. Au cinéma, tout est orchestré pour vous faire pleurer. Au théâtre, les artistes se donnent pour être vrais. Ils ne répondent pas à un cahier des charges aussi normé que le 7e art. Il existe beaucoup plus de cinéphiles que de chroniqueurs de spectacle vivant.

Cela ne signifie pas que l’art est moins noble. En réalité, le spectacle vivant est toujours différent d’une soirée à l’autre. Il se nourrit des émotions avec le public à l’instant T, sans calcul et mois de montage. C’est l’affaire d’une poignée de personnes : la personne en régie, le metteur en scène ou encore les coauteurs. Et bien sûr, du spectateur, qui cherche à s’évader de son quotidien.

Une parenthèse d’émotion

Avec tout ça, Marion Mezadorian arrive à en faire pleurer pas mal, des spectateurs. Pour ma part, j’étais encore en mesure de résister, mais sa manière d’incarner sa grand-mère qui parle d’amour m’a véritablement troublée la première fois. En fin de spectacle, elle promet de saluer le public à la sortie. La dévotion qu’elle met dans ce moment est telle que je n’ai pas vu d’équivalent. Elle vous accueille à bras ouverts, encore une fois sans trop en faire. Depuis, nous sommes devenues amies et chacune d’entre nous arrive à se confier tout en écoutant l’autre. Elle m’a beaucoup appris, notamment à prendre du recul sur mes émotions et à croire en moi. C’est naturellement à elle que j’ai confié en premier ma volonté d’écrire sur l’humour.

Crédits photo

© Christine Coquilleau

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