Censure à Nova : quelques mots sur le journalisme de 2026

Juliette Follin 22/10/2026

Je vais vous faire une confidence : j’aime le journalisme, l’actu politique. J’ignore quel est votre rituel du matin. Moi, c’est tête-à-tête avec Oriane Mancini. Qui, me direz-vous ? La présentatrice de la matinale « Bonjour chez vous ! » sur la chaîne Public Sénat. J’ai commencé quand je bossais à côté du Jardin du Luxembourg. Je tombais sur la rediff de 12h30 en télétravail. Ça me rappelait où était mon bureau de voir les jardins en arrière-plan. Depuis, ce rendez-vous reste ancré. Si bien que quand la rentrée de Public Sénat a eu un jour de retard… J’ai demandé à Adele Barbers si elle avait eu vent d’une déprogrammation !

Normalement, donc, les années d’élection sont une fête. Pas pour l’enjeu, mais pour tout le maelström de duplex et de politiques. Vous savez, ceux dont les visages trahissent la gagne ou le seum. Or cela fait quelques temps, bien trop longtemps, que ce cirque ne m’amuse plus. Je me disais qu’au moins, sur LCP ou Public Sénat, c’était un peu plus technique. Ainsi, on ne tombait pas dans le naufrage des chaînes d’info en continu. Mais même là, la contagion du discours ambiant a gangréné les lignes éditoriales même les plus éthiques. Heureusement que l’ancrage régional des PQR lui confère encore un intérêt.

Ce documentaire sur les censures d’État sort avec un timing parfait pour comprendre pourquoi la censure existe aussi chez Nova…

Parallèlement, Off Investigation a sorti un documentaire au cinéma, Fini de rire !. Il décrypte la montée en puissance de la censure politique. Même les journalistes les plus intègres ont commencé à se soumettre. Un à un, à suivre le tempo dicté à tribord toute. Une polémique montée de toutes pièces, qui n’aurait pas eu voix au chapitre avant, et c’est le branle-bas de combat. Le bon sens a quitté le navire depuis longtemps. Ainsi, devant l’absurdie de la situation, c’est inlassablement l’humoriste que l’on censure.

L’arsenal judiciaire poursuit le mouvement, avec des convocations, gardes à vues… Pour des blagues. Ces affaires n’émeuvent peut-être pas le grand public, mais ce dernier devrait se réveiller. En Turquie, par exemple, il a répondu présent pour soutenir le stand-upper Deniz Göktas, emprisonné 88 jours et condamné à plus de 19 mois de prison…

Le refuge pour la liberté d’expression cède en partie, malgré la solidité des humoristes de la station

Certains soufflaient peut-être, soulagés de voir que Radio Nova devenait un refuge pour la liberté d’expression. Mais comme le suggère le documentaire du média Off Investigation, tant que les intérêts de l’actionnaire s’alignent avec ceux des artistes, tout roule. Or que se passera-t-il si des divergences apparaissent ? On n’a même pas eu le loisir de vivre cela. En effet, une chronique de Pierre Metzger a amené Nova à diffuser un communiqué très similaire à ce qu’on pouvait lire côté Radio France. À chaque fois, cet écartèlement absurde entre la défense de tous les instants de la liberté d’expression et le désir de ne pas offenser le quidam.

Surtout quand les loups les plus affamés font entendre leurs cris. À chaque fois, une soumission de trop. Akim Omiri a répondu avec une justesse impeccable, comme toujours en de pareilles circonstances. Parce que l’argument des adresses privées/publiques cache un désir de censure et d’un retour à l’ORTF. La libéralisation des ondes et l’émergence des radios pirates dans les années 1980, ça les rend fous, les Ciotti et compagnie. Tout est fallacieux, exagéré, prétexté pour faire taire tout un champ comique. Parfois, comme pour Merwane Benlazar dans C à vous, il n’y avait même pas d’argument…

Très concrètement, les élus sont nombreux à subir toutes sortes d’intimidations et menaces, parfois à leur domicile. Les faits sont documentés sur des chaînes comme Public Sénat à l’échelon local, et pas toujours de manière exhaustive selon les partis. En l’occurrence, les humoristes ne sont pas responsables de la protection des biens et des personnes. Ils font rire, ils écrivent, ils utilisent le langage pour rendre l’actualité satirique. Considérer qu’une chronique appelle à la violence est un raccourci fallacieux, une interprétation à visée politique. Une instrumentalisation, donc, pour servir ses intérêts politiques. Il suffit de voir les nombreuses manipulations de l’exécutif pour enterrer des rapports sur les ingérences étrangères ou les demandes de désignation de bouc émissaires pour s’en convaincre.

Dans ce marasme, La riposte est un bol d’air, tout comme les autres émissions de Nova tenues par des humoristes. Ils réussissent à faire mentir tous ceux qui pensaient que des shows à la SNL n’avaient pas leur place en France. À chaque émission, ils impressionnent. Malgré la cadence hebdomadaire, qui aurait pu diluer la qualité. Il n’en est rien.

Même bol d’air du coté d’autres médias indépendants, qui informent encore avec éthique. Quand le bruit ambiant est aussi nauséabond et que les pressions sont incessantes, cela mérite tous les applaudissements du monde. Tâchons de voir le positif : près de 800 étudiants en école de journalisme qui condamnent l’exercice actuel de la profession. Ceux qui la rêvent encore malgré les obstacles, la précarité annoncée et la censure des directions, elle aussi très présente. Un exemple ? Sans cette censure, on pourrait parler librement de l’identité de celui qui a inspiré le spectacle d’Alicia Ligi…

L’information de qualité toujours aussi menacée, mais toujours vaillante et désirée par la nouvelle génération

Je ne suis pas journaliste, même si j’ai un temps rêvé ce métier. Pour moi, il est indispensable de placer l’information en priorité. C’est-à-dire loin devant la pratique de promotion artistique, souvent opportuniste et peu éclairée. Je sais que certains artistes (très minoritaires) décrient le travail des critiques, parfois en affirmant que ce n’est pas un vrai métier. Une prise de position volontairement provocatrice, privilégiée, qui cache surtout un malaise et une difficulté à appréhender la critique constructive. Surtout quand elle coexiste avec une critique plus subversive et subjective (mouillez-vous la nuque avant de lancer la vidéo). Ne parlons même pas des critiques qui se cachent derrière leur métier pour exprimer leur sexisme/racisme et invisibiliser des talents…

Dans un métier d’image, où le travail est quotidien, de surcroît avec des communautés parfois agitées, la critique peut devenir la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Comme l’humoriste, le critique, même constructif, peut se tromper. Quoi qu’il en soit, l’impact est plus durable car les publications restent en ligne. Également, on remarque davantage son travail lorsque la critique est acerbe. Je pense que nous sommes dans le même bateau. Même si nous nous répartissons dans des espaces distincts lors du voyage. Nous subissons la période collectivement. Cela nous donne une opportunité de nous rassembler et de mieux nous comprendre encore à l’avenir. Un peu comme l’union née de la disparition d’artistes de tant d’artistes aux États-Unis sur les ondes, accompagnée d’une perte de revenus colossale. Je vous en reparlerai lorsque mes travaux sur la programmation des comedy clubs seront finalisés !

Aux artistes, merci pour le lien de confiance qui nous unit depuis une décennie !

Des travaux entrepris car j’ai le luxe d’avoir le temps d’enquêter. Depuis une poignée d’années, j’ai navigué entre le système de formation professionnelle et divers types de contrats en parallèle de ce média indépendant. Tout allait bien, en réalité, avant le boom des alternances subventionnées. Si vous cherchez un coupable à la disparition des premiers contrats, fers de lance des évolutions professionnelles, il est là. Je vous renvoie à cette vidéo de Ouest-France, que j’aurais aimé voir plus tôt pour mieux choisir mon orientation en formation continue. Car le privé cherche à colmater les brèches, mais l’offre est illisible et rendue obsolète par un marché qui ne sait plus accueillir.

Si ma situation professionnelle est moins reluisante qu’à mes débuts (vive le déclassement et le conservatisme des organisations), j’ai une chance inouïe d’avoir partagé cette décennie avec les artistes. Le développement d’une vraie proximité, ce lien de confiance construit en allant dans les salles les plus obscures, en apprenant aussi à monter sur scène l’espace d’un instant… Il est précieux. Je sais aussi que nous subissons une autocensure inédite, où de nombreux acteurs observent chaque faux pas. En ces temps de crise, il y en a qui se frottent les mains de notre sidération, de nos pertes de liberté, de nos marges de manœuvre restreintes à l’extrême. Alors j’avais simplement envie de vous écrire pour vous dire tout ça. En espérant que cette épopée du spot du rire puisse continuer le plus longtemps possible.

Je vous trouve très forts à aller dans les caves de stand-up, les salles de spectacle… Alors que les gaz lacrymo gagnent les bunkers où vous jouez. Tous ceux qui disent que le métier d’humoriste est facile n’ont pas idée de ce que cela implique. Entre l’incertitude de l’avenir, la prise de risque incessante à se mettre à nu devant le public, l’apprentissage d’un métier en solo… Nous n’en sommes plus au débat « essentiel ou non essentiel » : tout le monde a compris votre importance. C’est pour cela qu’ils essaient de vous faire taire : ça prouve que vous avez fait le job.

Et tant pis si Darius Rochebin force à peine Matthieu Pigasse à désavouer l’un de ses humoristes… Ce journaliste ne devrait même pas être à l’antenne, les Suisses l’ont foutu dehors pour une bonne raison. LCI a l’air de s’en cogner, comme ils laissent passer tellement de stupidités à la minute. Un deux poids deux mesures où les médias mainstream ne prennent même plus la peine de faire semblant. Alors prions pour que les nouveaux journalistes (ceux qui auront le privilège d‘en faire leur métier) réussissent à changer la machine de l’intérieur dans les plus brefs délais…

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