
Interview Shirley Souagnon : « Le stand-up, c’est la philosophie des temps modernes »
Shirley Souagnon est un poids lourd du stand-up. Son charisme et son énergie sur scÚne embarquent immédiatement le public dans des rictus de plus en plus prononcés et de moins en moins contrÎlés.
Le spot du rire est allĂ© Ă la rencontre d’un phĂ©nomĂšne qui continue de monter en puissance.
L’interview
Nouveau spectacle
Monsieur Shirley reprend bientÎt aprÚs rodage. Quelques indiscrétions à communiquer aux futurs membres du public ?
Je suis toujours en train dâĂ©crire : comme câest du stand-up, cela bouge toujours un peu. Une exclusivitĂ© ? Les gens pensent que je vais beaucoup parler dâhomosexualitĂ©. Sachez que dans mon spectacle, je vais parler pour la premiĂšre fois du fait que jâai couchĂ© avec un mecâŠ
Pour ce spectacle, jâai fait du rodage avec Adrien Arnoux, dans des cafĂ©s-théùtres, des lieux insolites, bars, etc. dans toute la France pendant 3-4 mois. Le but, câĂ©tait dâaller chercher le public, des gens qui ne nous attendaient pas. JâĂ©tais passĂ©e par la case tĂ©lĂ©vision, et le but Ă©tait de me renouveler dans une ambiance de stand-up brute. Adrien faisait les 30 premiĂšres minutes, je trouve quâil y avait un sacrĂ© niveau qui me mettait dans une nouvelle dynamique. A mes dĂ©buts, je faisais davantage des blagues de type « sketches », du moins dans la forme. Ce rodage mâa bien remise dans un nouvel Ă©lan : Ă©criture, jeu, rencontre du public.
Evolution en tant qu’artiste
A quel moment tâes-tu dit que tu voulais faire rire les gens sur scĂšne ?
Je ne sais pas vraiment. Je pense que tous les gens qui Ă©coutent leur for intĂ©rieur sont dans le mĂȘme cas : on ne sait pas vraiment pourquoi. Si on essaie dâanalyser les choses : je viens dâune famille dâartistes : musiciens, danseurs, peintres⊠tous les corps de mĂ©tiers. Depuis toute petite, je raconte des blagues, jâĂ©cris des blagues ou des poĂšmes. A 6-7 ans, jâĂ©crivais dĂ©jĂ mes premiers sketches, je forçais mon cousin Ă jouer avec moi en duo ! Je ne sais pas dâoĂč ça vient, câest peut-ĂȘtre une rĂ©incarnation, une personne qui continue sa vie dâavantâŠ
Si je pouvais faire autre chose aisĂ©ment, je le ferais sĂ»rement parce que câest vraiment un mĂ©tier de fou ! Il faut sans cesse Ă©crire, parce que ce que tu Ă©cris au dĂ©but nâest jamais vraiment trĂšs drĂŽle. DerriĂšre ce quâon raconte sur scĂšne, il y a de la souffrance, ça « lĂšve la merde », me concernant en tout cas ! Tous les types dâhumour ne sont pas comme ça.
Il y en a de plus en plusâŠ
Oui, peut-ĂȘtre parce que le monde est de plus en plus dur Ă supporter. On aspire, tous, de plus en plus Ă autre chose.
Tu tâes inspirĂ©e de ce qui se fait aux Etats-Unis pour faire la transition entre sketches et stand-up ?
En commençant le mĂ©tier, au mĂȘme moment que VĂ©rino, Kyan Khojandi ou Baptiste Lecaplain, je faisais de lâhumour. On ne savait pas trop ce quâon faisait, on avait comme repĂšres Jamel Debbouze, Gad Elmaleh, Florence Foresti. Au fil du temps, Kyan Khojandi a commencĂ© Ă mâenvoyer des vidĂ©os de stand-up, il y a 8 ans. Jâai dĂ©couvert des mecs comme Chris Rock, George Carlin. Je suis tombĂ©e amoureuse de George Carlin, je me suis dit : câest vraiment ça que je veux faire ! Câest tellement moi⊠Donc, ça fait 8 ans que je sais ce quâest le stand-up, 5 que je pratique et 10 ans que jâai commencĂ© lâhumour.
As-tu des inspirations hors stand-up ?
Bien sĂ»r ! En ce moment, je lis Jean-Jacques Rousseau, Les RĂȘveries du promeneur solitaire, ça mâinspire. Je trouve ça hyper intĂ©ressant. Dans le mĂȘme temps, je suis partie Ă la campagne, jâai habituĂ© Ă Paris pendant 10 ans. Ce livre raconte la maniĂšre de se recentrer. Cela correspond Ă ce que je suis en train de faire, en un sens : jâai arrĂȘtĂ© le smartphone, lâexil Ă la campagne⊠Je me retrouve : je me sens super agressĂ©e par Paris, tu vois !
Cela rejoint ce que disait Marina Rollman sur la dĂ©connexion dans un podcast rĂ©cent⊠pour se reconcentrer sur lâĂ©criture notamment.
RĂ©cemment, tu as proposĂ© un spectacle autre que Monsieur Shirley, Mes 60 derniĂšres minutes en France. Etait-ce un spectacle un peu Ă©phĂ©mĂšre pour les Ă©lections, créé en quelques mois comme Haroun ou quelque chose de plus rĂ©flĂ©chi ? Ou juste un changement de titre pour lâoccasion ?
CâĂ©tait le but, mais je me suis rendue compte que je manquais de temps. Jâai commencĂ© par crĂ©er lâaffiche, Ă©crire des choses sur le Front National, les Ă©lections⊠et au final, je lâai greffĂ© Ă mon spectacle habituel, tout simplement. CâĂ©tait une exceptionnelle de Monsieur Shirley !
Lâaffiche Ă©tait nouvelle en effet, donc câĂ©tait intriguant !
En fait, je suis en train de revoir toute lâidentitĂ© visuelle, lâaffiche du spectacle⊠Avant, je faisais gĂ©nĂ©ralement mes affiches moi-mĂȘme car je faisais du graphisme. Je suis en train dâarrĂȘter tout ça pour me recentrer sur la scĂšne. On est parti sur un truc en noir et blanc, la typographie a dĂ©jĂ changĂ© sur certaines publications : ce sera quelque chose de bien plus sobre.
Signe que tu es bien entourĂ©eâŠ
Oui, mais il faut dire que câĂ©tait un choix de ma part, pendant un moment, de ne plus ĂȘtre entourĂ©e. LâidĂ©e, câĂ©tait de comprendre le mĂ©tier dâune autre maniĂšre, le mĂ©tier de producteur aussi. Jâai en effet montĂ© ma production, produit Adrien Arnoux, je mâoccupe aussi de Nordine Ganso. CâĂ©tait intĂ©ressant pour moi dâĂȘtre de lâautre cĂŽtĂ©. Jâai aussi lancĂ© un sketch show sur Afrostream, une sorte de Netflix afro, malheureusement fermĂ© aujourd’hui. Du coup, mon sketch show est maintenant sur ma chaĂźne YouTube. CâĂ©tait trĂšs enrichissant de faire Ă la fois de la production, de la rĂ©alisation, de lâacting et de lâĂ©criture. En somme, jâai fait 4 ans de laboratoire avec plein de mĂ©tiers ! Maintenant que jâai fait tout ça, jâai compris que mon vrai truc, câest dâĂȘtre humoriste. Il y a un cĂŽtĂ© oĂč je me lasse vite des choses, et je me dis alors quâil faut que je fasse autre chose.
Shirley Souagnon interviewée ailleurs
Aura, célébrité et ego
Ce qui mâa frappĂ© chez toi, câest que quand tu arrives sur une scĂšne ouverte, tu as une sorte de charisme que jâai vu aussi chez Fary, genre on se dit « elle pĂšse dans le game, respect quâune figure comme ça vienne jouer ce soir. » Est-ce quâon te lâa dĂ©jĂ fait remarquer, et es-tu dâaccord avec ça ? Es-tu beaucoup sollicitĂ©e par dâautres humoristes en quĂȘte de conseil ?
Câest chiant, cette sorte de piĂ©destal, ouais ! AprĂšs, câest quelque chose que je ne ressens pas forcĂ©ment parce quâen plus jâai fait On nâdemande quâĂ en rire (ONDAR), une Ă©mission oĂč on se fait juger en permanence, internet qui explosait avec les commentaires de haters, trolls et autres. Je pense que je reprĂ©sente plein de choses trĂšs dĂ©sagrĂ©ables pour de nombreuses personnes. Etre une femme, dans lâhumour Ă lâĂ©poque, lâargument, câĂ©tait « vous nâĂȘtes pas marrantes de base ». Et puis, je dĂ©gageais une Ă©nergie particuliĂšre, de stress. Je ne peux pas vraiment regarder ce que jâai fait Ă lâĂ©poque, ça pouvait devenir fatiguant.
Câest peut-ĂȘtre difficile Ă gĂ©rer, ces formats de tĂ©lĂ©vision oĂč lâon vous impose des thĂšmes, des maniĂšres de faireâŠ
Cela dĂ©pend pour qui. Je pense Ă JĂ©rĂ©my Ferrari, Olivier de Benoist ou Kev Adams. Ils avaient compris « pourquoi » ils Ă©taient lĂ : pour ĂȘtre vus par le plus grand nombre, partir de ça pour faire autre chose. Je ne voyais pas du tout lâintĂ©rĂȘt, en faisant du stand-up : comedy clubs, plateaux⊠Des choses qui demandent du temps : ce nâest pas Ă 20 ou 25 ans que tu peux sortir des choses intĂ©ressantes en stand-up. Cela demande du temps, de lâexpĂ©rience. Comme le vin : plus câest vieux, plus câest bon !
ONDAR, câĂ©tait une Ă©mission oĂč on profitait quand mĂȘme d’une grande libertĂ©. On pouvait Ă©crire des textes qui nous ressemblaient. Il fallait juste prendre en compte lâhoraire de diffusion : 18 heures, avec un public familial⊠Cela reste la tĂ©lĂ©vision et toutes ses normes. Pour certaines choses, je nâai pas vraiment eu la main. On me disait : tiens, on a pris un théùtre pendant tant de temps, il faut y aller. LĂ , il y a une demande tĂ©lĂ©, il faut y aller.
CâĂ©tait au mĂȘme moment oĂč Kyan me passait des vidĂ©os de stand-up et pour moi, le processus devait ĂȘtre tout autre : faire des scĂšnes ouvertes, des plateaux et jouer mon spectacle. Câest un luxe de pouvoir faire cela. Et sur scĂšne, les gens me voient autrement, me disent « câest vraiment bien ce que tu fais, en fait », car ils me voient dans un autre format.
Concernant le charisme ou lâego, je pense quâun artiste doit attirer du monde, dĂ©gager une certaine image. Jâessaie dans le mĂȘme temps de me dĂ©tacher de mon ego, par la mĂ©ditation, la lecture, la philosophie. Alors, Ă©videmment, que jâen ai forcĂ©ment sur scĂšne, comme dans la vie.
Et le 4e mur change-t-il quelque chose, met-il Ă mal lâego ?
Câest plutĂŽt une histoire de symbiose avec le public, quâon fasse un.
Avec toutes ces expériences, couplées à ta masterclass stand-up, es-tu sollicitée par les autres humoristes pour des conseils ?
La masterclass faisait partie de mes activitĂ©s prĂ©cĂ©dentes, mais cela va sâarrĂȘter : ça prend beaucoup dâĂ©nergie. Câest quand mĂȘme gĂ©nial, trĂšs enrichissant : en enseignant, on apprend encore plus Ă Ă©crire mieux par exemple. Pour les conseils, câest plutĂŽt moi qui en donne Ă tout-va, parce que je suis passionnĂ©e de mon travail. Je vais aussi arrĂȘter de le faire, mais câest vrai que quand je voyais un truc, jâavais envie de dire : « Tiens, tu aurais dĂ» faire ça, ou aborder ce sujet diffĂ©remment⊠» jâai tendance Ă mettre en garde sur des trucs racistes, misogynes ou homophobes par exemple.
On ne peut pas rire de tout, alors ?…
Si, mais avec finesse. Tu sens tout de suite quand quelquâun connaĂźt le sujet, et a contrario, quand quelquâun balance un truc clichĂ© pour juste le balancer. Ou alors, câest sa pensĂ©e premiĂšre, sa maniĂšre de voir les choses qui peut ĂȘtre touchy. Je considĂšre quâen tant quâartiste, on doit Ă©lever le dĂ©bat, sa propre mentalitĂ©. Pour moi, le stand-up, câest la philosophie des temps modernes. Je mâapplique ces conseils aussi, car parfois je me dis que je pourrais faire mieux !
Innovations
Tu as dĂ©veloppĂ© un super concept de billetterie participative pour ta tournĂ©e, innovant et Ă contre-courant des discours sur le remplissage des salles. D’oĂč t’est venu l’idĂ©e ?
Oui, il fallait remplir Ă 50% pour activer la date. CâĂ©tait pour le 2e spectacle, Free. CâĂ©tait un mĂ©lange de stand-up et de musique, autour de la libertĂ© : jâĂ©tais avec un groupe de musique sur scĂšne. Comme câĂ©tait axĂ© sur la libertĂ©, jâai trouvĂ© intĂ©ressant de proposer un systĂšme de billetterie libre, qui a durĂ© aprĂšs le spectacle.
Dans lâabsolu, câest rentable â dans les faits, câest autre chose. Câest un travail de longue haleine de promotion, de communication, de dĂ©veloppement du site web et sa maintenance⊠Le site est fermĂ©, il sera relancĂ© amĂ©liorĂ©, mais il sâagira dâune billetterie plus classique. Sur certains Ă©vĂ©nements, je proposerai une billetterie participative.
LâidĂ©e, câĂ©tait dâĂ©viter de dĂ©penser beaucoup en affiches, dâoptimiser la promotion⊠Jâai pu mâappuyer sur mes Ă©tudes de communication, de design web et de sciences de lâingĂ©nieur pour trouver lâidĂ©e et lâappliquer.
Parcours
J’ai lu que tu as fait du basket trĂšs longtemps, aux Ătats Unis notamment. Est-ce que tu considĂšres le sport comme un exutoire, au mĂȘme titre que la scĂšne par exemple ?
Oui ! Jâai dĂ©couvert le basket Ă 5 ans. JâĂ©tais en maternelle et je trouvais ça gĂ©nial de mettre des paniers ! Encore une fois, je ne sais pas pourquoi. Jâai fait 10 ans de basket. Le sport, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, libĂšre beaucoup de colĂšres. Je suis quelquâun qui, je pense, est trĂšs en colĂšre, ça permet dâĂ©vacuer. Dans le basket de rue, que jâai beaucoup pratiquĂ©, il y avait ce cĂŽtĂ© « spectacle » trĂšs sympa : te montrer, faire des moves. Il y a Ă la fois la part collective et la part individuelle oĂč tu peux ĂȘtre face-Ă -face, un contre un. Jâai repris le basket il y a peu, et je me suis aussi mise Ă la batterie. Il y a ce cĂŽtĂ© rebond du basket que je retrouve ; un truc avec le corps, avec la vibration.
Et le rebond de la vanne ! Tout est lié.
Carrément !
Une question plus difficile, maintenant : quelle est ta plus grande fierté ?
TrĂšs dur, en effet ! Câest de me rendre compte, aprĂšs 10 ans de basket et 10 ans de scĂšne que je mâĂ©coute. Dans ce monde, je me rends compte que câest un luxe. Cela ne fait pas de moi la personne la plus riche matĂ©riellement, mais jâai lâimpression que les pauvres sont les plus riches.
On se pose moins de questions, quand on sâĂ©coute ?
Non, tu doutes beaucoup ! Tu es toujours en dualitĂ© avec le monde dans lequel tu vis. Et jâai parfois lâimpression dâĂȘtre la seule Ă prendre des dĂ©cisions un peu incroyables, alors quâen fait⊠Par exemple, on mâa proposĂ© des contrats de tĂ©lĂ© incroyables que j’ai refusĂ©s.
Quand on prend ces dĂ©cisions, on se demande si on nâest pas folle de refuser ! Mais en fait, non : je suis en accord avec moi-mĂȘme. Jâai arrĂȘtĂ© de fumer, dâailleurs : je me suis rendue compte que je fumais beaucoup, du matin au soir, parce que jâĂ©tais trĂšs malheureuse, pas sĂ»re de mes choix. Quand je suis plus sĂ»re, je suis davantage « en place ». Plus tu tâĂ©coutes, moins tu as besoin de choses extĂ©rieures pour aller bien.
Tu es trĂšs impliquĂ©e dans le milieu associatif, câest important pour toi de prendre le temps de soutenir des causes ?
Jâai beaucoup Ă©tĂ© impliquĂ©e dans des ONG, et on est aussi venu me voir avec des activitĂ©s qui me semblaient pertinentes. Je reste ouverte aux propostions. LĂ oĂč cela peut paraĂźtre un luxe dâavoir le temps de sâoccuper des autres, câest pour moi un automatisme, un rĂ©flexe que jâaurais aussi eu si je nâĂ©tais pas connue. DĂšs que je sens que cela ne me correspond plus, que jâai lâimpression que les gens amassent plus dâargent quâils nâen donnent, alors jâarrĂȘte. JâexpĂ©rimente, je dĂ©couvre⊠En mâimpliquant, jâĂ©vite dâĂȘtre malheureuse et de faire du tort autour de moi : autant je peux faire beaucoup de bien, je peux faire beaucoup de mal aussi. Il vaut mieux que je sois en phase !
L’avenir de Shirley, l’avenir du stand-up
Dâautres projets en cours ?
Je dois en avoir 15000 en cours, je ne peux pas tout faire en mĂȘme temps donc jâessaie de les faire bien.
Afrocast : promotion d’artistes
Afrocast, câest un projet en dĂ©veloppement. LâidĂ©e, câest de rĂ©pondre Ă la polĂ©mique sur la reprĂ©sentation des acteurs et actrices noirs dans le paysage mĂ©diatique français. Dans ma carriĂšre en humour, je ne mâĂ©tais pas posĂ©e la question car ça allait, jâĂ©tais surtout dans la recherche dâĂȘtre drĂŽle. Puis je suis allĂ©e en CĂŽte dâIvoire, jâai vu des pubs avec des noirs. Actuellement, ici, ça commence vraiment Ă arriver et câest positif, tant mieux.
En France, jâai eu lâimpression dâun vide, d’un manque de reprĂ©sentation. Les polĂ©miques Ă©taient de plus en plus prĂ©sentes : les Oscars, les CĂ©sars. Jâai essayĂ© de rĂ©flĂ©chir Ă la question. Par exemple, je me suis rendue compte que dans la communautĂ© noire, on nâĂ©tait pas capable de citer 4 acteurs noirs. Je me suis dit : « Avant de demander quoi que ce soit, essayons de crĂ©er notre propre culture. » Le communautarisme, quel quâil soit, câest la base de toute Ă©lĂ©vation. Si tu nâas pas dâĂ©quipe, de famille pour aller de lâavant, tu ne vas nulle part. Afrocast rĂ©unit acteurs, rĂ©alisateurs, auteurs et scĂ©naristes pour lutter contre les prĂ©jugĂ©s.
LâidĂ©e serait de crĂ©er une agence de casting Ă partir de ça, pour proposer une rĂ©fĂ©rence aux producteurs, diffuseurs, directeurs de casting. Pour mettre en avant les gens, pas seulement noirs, mais des minoritĂ©s⊠bref tous ceux qui galĂšrent Ă se montrer. Jâai des petits frĂšres, je trouve ça important quâils sâidentifient Ă toute une panoplie de gens, pas forcĂ©ment des rappeurs.
Un documentaire sur le stand-up
Je termine un documentaire sur le stand-up, rĂ©alisĂ© 100% Ă lâiPhone : je lâai fait pendant un an, pendant ma tournĂ©e avec Adrien, dâautres dates Ă MontrĂ©al, etc. On Ă©tait vraiment dans les coulisses, avec les gens⊠Cela parle vraiment du stand-up français. Jâai constatĂ©, au fil du documentaire, quâil y avait une grande diffĂ©rence entre le stand-up en France et aux Etats-Unis. DĂ©jĂ historiquement : on arrive 60 ans aprĂšs les premiers stand-ups amĂ©ricains. La culture, la maniĂšre de penser sont diffĂ©rentes quâaux Etats-Unis.
Câest hyper intĂ©ressant de voir que les AmĂ©ricains sont hyper intĂ©ressĂ©s, de plus en plus mĂȘme, par la France et Paris. Cela devient de plus en plus universaliste, câest la mondialisation qui veut ça aussi. Tu remarqueras que le stand-up a commencĂ© Ă se dĂ©velopper quand Nicolas Sarkozy a montĂ© son ministĂšre liĂ© Ă lâintĂ©gration, lâidĂ©e dâidentitĂ© nationale.
Câest Ă ce moment-lĂ quâest arrivĂ© le Jamel Comedy Club. Câest une rĂ©ponse politique incroyable, de se dire quâon Ă©volue tous dans le mĂȘme monde, quâon a tous des trucs Ă dire. Que tu sois gros, petit, arabe, noir, blanc, barbu ou pas, pas de jambes, etc., tu peux venir dire un truc dans la mĂȘme langue et on peut se comprendre. A partir du moment oĂč la personne te raconte sa vie avec son propre prisme, tu peux quâĂȘtre rĂ©ceptif et rire dâautant plus.
En France, on nâa pas ce quâil se passait aux Etats-Unis : les noirs jouaient pour les noirs, etc. Tout cela parce que cette histoire de ministĂšre nâa jamais marchĂ©. Sur le stand-up, on est tous rĂ©unis. Juste avant, il y avait le slam qui avait cartonnĂ© Ă Paris. Câest la mĂȘme chose, sans les vannes (mais pas toujours !) : une maniĂšre de sâexprimer au micro.
Il faut que le stand-up sorte de Paris : le jour oĂč il y aura des comedy clubs un peu partout en France, oĂč il sera possible de jouer tous les soirs dans les villes de province. Dans 10-15 ans, jâose espĂ©rer quâon atteindra ce but. Quâil y ait vraiment des comedy clubs, pas seulement des bars qui sâamĂ©nagent pour ça : des lieux comme l’Art CafĂ© Ă Bastille, par exemple.
La rĂ©ception du stand-up et de l’absurde : un public dubitatif ?
[Au fil de la discussion, on arrive Ă Ă©voquer Yacine Belhousse. Jâexplique Ă Shirley que jâentends du bien de lui de la part de nombreux humoristes, qui estiment que câest le meilleur. Sauf que personne, soit dans la presse ou dans le public, semble le remarquer⊠Voyons voir dâoĂč vient cette « hype » !]
Pour la petite histoire, si je suis rentrĂ©e au Jamel Comedy Club, câest grĂące Ă Yacine. Je lâai croisĂ© au Paname Art CafĂ© Ă lâĂ©poque, il me dit quâil aime bien ce que je fais, quâil faut que je rentre au Comedy Club. Il me prĂ©sente au programmateur, Jean-Michel [Joyeau], et câĂ©tait fait.
Pour moi, il y a une vraie injustice sur la faible notoriĂ©tĂ© de Yacine : il a son public, mais câest trop restreint par rapport Ă ce quâil propose. Câest parce que les gens ne sont pas prĂȘts.
En plus, câest un hyper bon comĂ©dien. Le jour oĂč Yacine sera trĂšs connu, câest le jour oĂč les gens auront compris ce quâest le stand-up. La nouvelle gĂ©nĂ©ration va pousser en cette faveur-lĂ , des mecs comme Louis Dubourg. La nouvelle gĂ©nĂ©ration est assez hallucinante : leur diffĂ©rence, câest quâils sont tout de suite arrivĂ©s en sachant ce quâils faisaient. Yacine savait aussi ce quâil faisait.
Dans le documentaire, il mâa racontĂ© qu’il a commencĂ© au Moloko, dans le 9e arrondissement. Il faisait alors du stand-up dans ce bar, et les gens ne comprenaient pas du tout la forme de ce genre, avec des mecs comme Thomas Ngijol. Les gens se demandaient : « Que font-ils Ă nous parler, câest quoi, ça ? ». A cette Ă©poque, il sâest dit : « Jâabandonne » et il nâa pas jouĂ© pendant 4 ans. Il avait vu Jerry Seinfeld.
Dans son humour, il y a des trucs hyper absurdes comme Eddie Izzard. Un bon absurde, qui part du concret. Lâabsurde, câest typiquement un truc que jâaurais adorĂ© faire, mais ce nâest pas mon domaine. Jâadore ça, mais je sens que ce nâest pas fait pour moi. Jâen fais, mais par touches. Je nâassume pas : il y a un truc qui bloque.
Il faut plonger Ă fond dans l’absurde, se lĂącher au maximumâŠ
Il y a un grand enfant qui doit sortir de toi, et a priori, ce nâest pas mon chemin. Comme quoi, on finit toujours par suivre le chemin qui nous est destinĂ©.
Crédit photo
© Christine Coquilleau

